L’adieu

L’histoire du petit Jakob et de Vanilla, deux enfants, deux îliens qui se rencontrent pour la dernière fois dans leur petit monde fait d’étoiles de mer, parfois de retours de pêche, de chasse aux bébés crabes et d’anecdotes sous les cocotiers. Les adultes ayant décidé de leur sort, leurs routes se séparent.


Comme tous les matins, le petit Jakob marchait pieds nus dans le sable. Sauf que ce matin-là, Jakob se surprit à faire l’école buissonnière pour aller retrouver son amie aux doigts de fée, celle qui coiffait les demoiselles de sa classe. A six ans, il avait déjà compris qu’il tissait des affinités affirmées pour les personnes du sexe opposé – et selon toute vraisemblance, celles plus âgées que lui.
Et elle portait bien son nom, Vanilla, du haut de ses douze printemps. Était-ce parce qu’elle tressait des vanilles plutôt stylées, ou qu’elle réalisait de jolis macarons et des coiffures en ananas …?
Quoiqu’il en soit, Jakob campait devant sa maison, ce matin-là. Il avait choisi de l’attendre sur son hamac, là où elle aimait lire ses livres le soir.
– Mais Jakob ! Que fiches-tu ici ? s’étonna Vanilla qui étendait le linge sur la corde. Je te croyais à l’école !
Jakob lui présenta une paire de tongs nacrés en peau de crocodile.
– Regarde Vanilla. Maintenant j’ai des kapa !
– Pas mal ! Tu es venu me voir pour ça ? Et pourquoi ne les chausses-tu pas ?
– Trop grands.
– Tes parents ont cassé la tirelire ?
– Non, ce sont ces gens à la maison. Maman dit que ce sont mes parents, euh …ado …
– Adoptifs.
– … Comme les parents de la petite Maria ?
Vanilla fit oui de la tête et le petit Jakob s’assombrit.
– Alors je ne reverrai plus ma famille et mes amis et toi et ma tortue ?

Une fois de plus, la jeune fille secoua ses vanilles en guise de réponse affirmative.

– Ecoute Jakob, je me demande de quelle famille tu parles … Tes parents ont besoin de sou.
Elle se détestait. De proférer ces paroles aussi crûment et sans anesthésie, mais … parfois la vérité blessait. Le cœur gros, elle glissa tout contre lui dans le hamac et scruta le ciel azur.
– Tu sais Jakob, ton vilain pagne va me manquer. Combien de fois j’ai refait tes ourlets ? Tu les effilochais quand tu embarquais dans ta pirogue.
– Pouaaah ! Tu veux dire la pirogue nauséabonde de ton papa au fond de laquelle le cadavre d’une étoile de mer a élu domicile !
– On dira plutôt une étoile de mer éteinte. Mais ce fut un oursin.
Jakob fit la moue. Quelle différence ? Alors il posa les tongs à ses pieds, décrétait qu’il les lui léguait. Elle qui savait parfaitement qu’elle ne pouvait accepter – ces kapa étant bien entendu le cadeau de sa nouvelle maman, cadeau qui lui était destiné … – elle se vit tout de même poser dans les tongs ses pieds couleur café pailletés de grains de sable.
– Tu sais quoi, réfléchit-elle en promenant les doigts sur les contours croco. Je vais m’enrichir aux prochaines vacances. J’irai monter un bar à colliers de coquillage sur la plage. Et gagner des euros.
– Des quoi ?
– Des euros ! Bah, c’est une monnaie mais t’es trop petit pour comprendre la différence.
Au loin sur les rivages, des hommes en file indienne hissaient des filets de pêche, pendant que les boutres glissaient au fil de l’eau.
– Suis triste, boudait Jakob.
– Mais non, ne le sois pas. Toi tu vas voyager dans un avion. Tu auras une nouvelle vie. Nouvelle maison. Nouveaux parents. Nouveaux amis …
– Je vais voyager dans un avion ? Vrai de vrai ?
– Oui vrai de vrai.
– Alors je vais voler dans les airs ?
– Dans le ciel et les nuages ! Youhou ! Avec un peu de chance, je le verrai d’ici ton avion, survoler les mers, et moi j’agiterai mon foulard très fort dans le vent pour que tu me reconnaisses de là-haut.
Pendant que Vanilla fendait l’air avec de grands gestes pour illustrer ses paroles, ils entendirent une voix féminine maugréer derrière eux.
– Mon fils ! Tu as encore fait l’école buissonnière !
– Maman …
Drapée dans un paréo presque soigné, une belle îlienne en chapeau à larges bords ramassa le petit Jakob.
– Ta nouvelle maman se fait du sang d’encre pour toi tu sais. Elle est venue te chercher à l’école, et tu n’y étais pas.
Un « pardon » d’une petite voix rauque mourut sur ses lèvres.
– Bien. Vous partez tout de suite. Dis au revoir à Vanilla.
Jakob agita sa petite main tannée par le soleil. Dans sa voix, une petite larme. Mais Vanilla n’eut pas le temps de répondre, car déjà ils s’éloignaient en toute hâte le long de la bande côtière, puis s’évanouirent dans la brume. Mais quelle brume ? Elle avait les cils mouillés. Elle avait oublié de lui dire merci pour les tongs.


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4 réflexions sur “L’adieu

  1. Merci ! J’ai beaucoup aimé cet instant que vous capturez dans cette courte histoire entre Jakob et Vanilla. Je m’en vais en lire d’autres et vous dire ce que j’en pense. N’hésitez pas à en faire de même sur ma page!
    A.F.

  2. Bonjour Michelle, j’ai parcouru votre blog, et cette histoire est de loin ma préférée. Je serai ravi d’échanger des critiques. Vous pouvez en faire de même sur mon blog où j’ai commencé une histoire. Bien amicalement,
    A.F.

    • Hello hello ! Merci à vous, et c’est avec joie que je m’abonne à votre blog dont le résumé du premier chapitre me parle déjà : ) Les critiques sont les bienvenues, et la Belette des îles vous dit à bientôt.

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