Tintement de Clochette

Ouf ! Sa cavale sans issue prenait fin. Assis sur la chaise bancale d’un épi-bar, Stan porta un verre de mort subite à ses lèvres frémissantes de joie et d’excitation. Il portait une oreille attentive aux breaking diffusés en boucle à la radio.
Enfin ! glapit-il, un rien nerveux. Activement recherché, il apparaissait qu’il avait finalement réussi à brouiller les pistes d’une main de maître, un trafiquant de pierres précieuses venant d’être arrêté à sa place. Santé ! se félicita-t-il.
Stan savourait intensément sa victoire, quand sa main vint tapoter le sac à dos en toile clouté sur ses genoux. Son précieux butin. Des pépites d’or – du 22 carats. Et une bouteille de Sambo.
Dans la sangle de sa ceinture, un taser et un Beretta 92, bien à l’abri des regards.
En quittant l’épi-bar, il se laissa surprendre par le crépuscule ocre et pourpre qui levait son voile sur les toits laminés du bidonville d’Ilakaka. Il était quatre heures du matin, et la bourgade semblait anesthésiée par les activités frénétiques de la veille.
– Enfin la belle vie ! s’entendit-il ricaner.
Il était trop heureux. Comme si un volcan de pur délice bouillonnait en lui, consumant tout son être, telle une lave incandescente. Seuls ses cheveux en bataille, la barbe de quelques jours et des cernes sous les yeux trahissaient ses soixante douze heures de tension extrême, au point que ses traits portaient toujours les stigmates de l’insomnie.
Mais Stan percevait à présent le décor sous un regard nouveau. Un ruban d’asphalte interminable et continu se déroulait sous ses bottes, invitant à l’évasion. Oui, la mer l’attendait à une centaine de kilomètres de là. Déjà, la musique tropicale aux rythmes effrénés du tsapiky l’appelait, et il rit.
Stan s’arrêta sur la route et se laissa séduire par le panorama. Lorsque le sac à dos en toile cloutés glissa lentement sur le sol, sans se presser, il alluma une cigarette.
– A toi la belle vie Stan. Relax. Tout compte fait, t’as pas descendu cette ordure d’orpailleur et cette horde d’abrutis pour rien. Maintenant tu as toutes ces pépites d’or. Oui de magnifiques pépites d’or … ton plus beau cadeau de Noël … ô mon Dieu ! C’est tellement fou … Tu vas pouvoir te faire faire des dents en or pour enfin sourire au monde.
C’est alors que des cliquetis à quelques mètres derrière lui interrompirent sa tirade. De grands yeux ronds le dévisageaient.
– Que … Quoi ? Mais que fais-tu là ??
C’était une fillette. Dont les bracelets breloques cliquetaient aux poignets et à la cheville. Vêtue d’un sari froissé. Stan fut cloué de stupeur, son sang ne fit qu’un tour.
– Nom de Dieu !! Ça fait longtemps que t’es là … ?
Il coassait comme un crapaud pris au piège, alors que ses yeux globuleux éjectés de leur orbite finirent par la faire détaler, la fillette aux bracelets. Déjà, elle avait disparu dans le labyrinthe sombre des couloirs du pâté de maison.
– Reviens ici tout de suite ! Reviens !
Stan plongea à son tour dans les dédales incertains du bidonville à la poursuite des tintements des bracelets. Ses bottes claquaient dans la terre moite. Non, non et non, il ne pouvait pas se permettre de la laisser mettre les voiles ! Elle l’avait bel et bien entendu, lui et son parfait monologue d’imbécile de première, et il était parfaitement clair qu’elle irait le dénoncer … Où était-elle ?
Il entendit à nouveau les tintements. A coups sûrs, elle ne devait pas être loin, se dit-il, lorsque tout à coup, un bout de sari froissé voleta dans une bifurcation pour disparaître à nouveau derrière un coin de ruelle. Je te tiens, vermine ! Aha, oui bien sûr, il faut bien que je te réduise au silence avant que tu ne n’ailles me foutre la merde. Advienne que pourra !
Alors, d’un geste rageur, il sortit son Beretta 92 et l’arma. Puis soudain, pâlit. Son sac à dos ? Par tous les saints du ciel … il l’avait oublié … sur le bord de la route !! Sur le bord de la route ! Triple idiot … Maintenant il n’avait plus le choix. Lorsque la silhouette en fuite eut le malheur de s’encadrer dans le rectangle de son couloir, Stan visa le dos, pressa sur la gâchette. Une fois, deux fois. Les détonations firent vibrer les vitres, des cailles s’envolèrent dans le ciel, tandis que le petit corps s’écroula.
Bien joué, Stan. A présent, regagner la route en vitesse si tu ne veux pas signer ton arrêt de mort !
Par miracle, le fameux sac à dos reposait, innocent, sur la route déserte, les rivets cloutés scintillant sous les premiers rayons du soleil. Stan se rua alors sur son trésor avec la hargne d’un criminel qui voyait ses rêves se volatiliser, et s’apprêta à reprendre la fuite vers le désert de canyons, quand soudain, il perçut des voix lointaines. Stop ! Les mains en l’air !
Non, c’était impossible. Qui étaient ces voix à ses trousses ? Insensé … allait-il devoir épuiser les dernières balles de son Beretta ? Impassible, Stan tourna la tête, quand toute la stupéfaction du monde se peignit sur son visage cramoisi.
– Plus un geste ! Jetez votre arme au sol !
Des hommes en bleu pointaient le canon de leur fusil. Stan posa son taser sur le sol, un affreux rictus aux lèvres. Sans doute lui restait-il encore une carte à jouer, son Beretta.
C’est alors qu’une voix féminine déchira le silence du crépuscule, stridente. Pourquoi ? Pourquoi Clochette ? Assurément, la femme parlait de la fillette aux bracelets. Des trémolos chevrotaient dans la voix. Ma Clochette à moi, si fragile … elle était sourde et muette

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4 réflexions sur “Tintement de Clochette

  1. Très bon twist sur la fin pour la petite sourde et muette. Je remarque quand même ton intérêt pour ces personnages ambivalents qui ont souvent un handicap physique ou mental! Très très bon!

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