L’autre paradis

Heureux qui, comme Ulyss, fera un beau voyage… !

Un voyage qui emportera l’être aimé à tire d’ailes – Ulyss est pilote de Cessna Caravan 208 – vers des contrées de lumière et de sérénité : l’Ile d’Anjajavy…

Ami lecteur, installez-vous dans votre siège, bouclez votre ceinture, et laissez-vous guider par notre conteuse. Celle-ci vous conviera à une navigation aérienne fort bien et plaisamment détaillée, entretiendra avec malice la flamme d’un récit qui palpite d’une belle énergie vitale, vous fera battre le cœur d’émotion et d’angoisse, et vous délivrera une vibrante et touchante leçon de vie et d’espérance…

Teasing : Pierre Chaland


Mesdames, Messieurs, bonjour et bienvenue à bord de votre Cessna Caravan 208 à destination de l’île d’Anjajavy. Votre pilote Ulyss au micro. Notre temps de vol sera de 1H30, ce vol est non fumeur. Merci d’attacher votre ceinture et d’éteindre vos appareils électroniques jusqu’à destination.

Et voilà. Ulyss tenait absolument à ce que je prenne cet avion. Chose faite. Et ce sans m’avoir demandé mon avis, naturellement. Car au sein de notre vie commune, ce fut lui qui décidait tout : le menu du jour, l’heure de la promenade, et il avait le monopole sur la télécommande … Mais j’étais loin de lui en vouloir, nous nous aimions.

Réservoir : Both.
Tab réglé pour décollage.

Je suppose que sa décision fut prise par rapport à nos interminables va-et-vient à cette clinique, cause majeure des défilés de blouses blanches jusque dans les longs tunnels de mes rêves. On m’apprenait alors que je souffrais d’une grave maladie qui se manifestait par le grossissement graduel de cette boule qui prenait vie bien au chaud dans mon ventre. Et pourtant je me sentais parfaitement bien.  Malgré tout, me voici donc séquestrée dans ce Cessna à l’atmosphère confinée et étouffante, avec quatre autres passagers qui eux, semblaient plutôt heureux.

Commande des gaz : 1700 t/mn.
Instruments moteur et ampèremètre : vérifiés.

Ce matin, au départ de chez nous, Ulyss m’expliquait qu’il m’emmenait à Anjajavy où un guérisseur – par les plantes – acceptait de nous recevoir dans sa cachette secrète au fin fond de la forêt. En vérité je n’en avais cure, voulus-je expliquer à Ulyss. Mon doux coussin fleuri de chez nous me manquait déjà, et au lieu de cela me voici à la merci du rugissement de son turbopropulseur et du bruit des hélices.

Dépression : 4,6 à 5,4 pouces de mercure.

Parfois, je me surprenais à le maudire. Mais il m’aimait et prenait soin de moi.

Magnétos et réchauffage carburateur : vérifiés.

Il dit aimer mes yeux verts. Et moi je me perdais souvent dans les siens, d’un gris profond qui cependant souriaient peu, et qu’il aimait cacher derrière ses lunettes noires qui venaient parfaire son look de pilote. Ulyss était ce genre de bel homme d’une beauté presque froide, il attirait terriblement la gent féminine. Pourtant, ce fut avec moi qu’il choisissait de vivre. Oui, moi qui n’avais rien à lui donner – sauf un peu, beaucoup peut-être … de mon amour.

Instruments de vol et radio en marche.
Pilote automatique sur arrêt.
Commande des gaz avec boutons de serrage réglé.

Ulyss était un homme qui aimait la solitude, et un homme fort têtu. A cet instant, je voulais tout arrêter. Suspendre ses gestes sur ces manettes et instruments de pilotage. Lui crier ou même lui supplier de stopper cet avion, car je voulais retourner à la maison et dormir … dormir … Mais je savais que rien ni personne ne l’arrêterait … et qu’au fond, Ulyss s’inquiétait pour ma boule au ventre.

Volets : relevés
Réchauffage carburateur : froid.
Manette des gaz à fond.

Dans cet appareil, j’étais donc comme un oiseau en cage. Engourdie. Pesante. Je me sentais comme écrasée. Bête. Décollage imminent.

Vitesse V1 : 121 km/h- 65 kts – 75 MPH
Vitesse de montée V2 : 137 km/h – 74 kts – 85 MPH

Ce fut alors les derniers mots que j’entendis franchir ses lèvres. L’avion se cabra pour prendre l’envol, et pour ma part, j’amorçais mon check list de syncope.

Etat général : douleur sourde dans l’abdomen.
Acouphène : les deux oreilles.
Perte de connaissance : dans 5 secondes … 4 … 3 … 2 … dans une seconde … Tchouf !

 * * * * * * *

Je clignais des yeux.
Autour de moi, une lumière éblouissante m’aveuglait.
Puis, penchés sur moi, des visages dont je ne distinguais pas les traits. Les anges du paradis ? … Ô dieux, j’en étais certaine.
Un homme à la peau tannée et à la longue barbe blanche s’approcha alors afin de m’examiner de plus près, et s’attarda sur mes pupilles. Était-ce Dieu ? Il me souriait, n’était ni beau ni laid. Il sentait la fleur et la mer …
Au-dessus de sa tête, j’apercevais le soleil qui brillait de mille feux. Puis la verdure partout, dans les arbustes, les palétuviers, les cocotiers. Je percevais aussi le chant des oiseaux. Comme il était magnifique, le paradis …! Je l’aimais déjà.
– Elle va bien, annonça soudain Dieu.
Et une voix familière lui répondit.
Oui, je reconnaissais cette voix ! Puis ce visage qui venait vers moi … Mais c’était Ulyss ! Que faisait-il donc au paradis ?
– Dieu merci, fit Ulyss, effleurant du doigt le bout de ma truffe. Sais-tu, tu es une chienne très courageuse, toi ! Je te présente notre fameux guérisseur d’Anjajavy.
Stooop ! Tout allait vite, trop vite. N’étais-je pas au paradis ? Mais donc, j’étais toujours en vie ? Et qu’était-il arrivé, après le décollage du Cessna ?
– Me croiras-tu ? poursuivit Ulyss. Tu attendais des petits. Cette boule que tu avais dans le ventre, en fait c’était trois superbes chiots.
Ah Ulyss, je savais que je me portais bien ! Mais toi tu ne m’écoutais jamais.
– Et dire que la clinique vétérinaire me confirmait – après moult analyses, radiographies et prélèvements – que nous avions affaire à une tumeur à la rate !
Ulyss laissa échapper un rire sans joie.
C’étaient des vampires, ces vétos. Il aurait fallu de peu et ils me charcutaient, Ulyss. Juste pour le plaisir de te faire signer une jolie facture à la somme rondelette … Bande de sangsues !
– Ulyss, votre chihuahua est magnifique. Vous n’avez pas oublié ses croquettes, j’espère. Il faut la nourrir avant la tétée des petits.
– Magnifique ! Merci mon Dieu …
Ainsi donc, l’homme à la peau tannée et à la barbe blanche était bien Dieu … Mon flair non plus ne me trompait jamais.


Publicités

7 réflexions sur “L’autre paradis

  1. Une histoire de chiens… Tu sais combien j’aime ça ! Mais j’avais eu des soupçons sur la boule au ventre déjà. Très belle nouvelle, très cute.

La bouate aux coms' (lâche-toi, c'est gratuit)

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s