Alphonse le dodo

Carlos avait encore rêvé.

Oui, il crut voir traverser une chaloupe volante à travers les feuillages des palétuviers qui s’enchevêtraient dans la mangrove. L’esprit brumeux, il réalisait qu’il se trouvait sur une terre déserte, frangée de verdure et du bleu infini de la mer, dans un silence qui planait sur les marais littoraux, comme un voile invisible. La brise marine engourdissait ses sens, et le transporta à nouveau dans un sommeil sans rêves.

***

Carlos clignait des yeux. Les dernières lueurs du soleil s’infiltrèrent à travers le rideau de prêles des filaos, arrachant au jour en déclin sa moiteur vaporeuse et caniculaire. Il se vit couché, complètement nu et seul, sur une nappe de sable chaud recouverte d’un tapis d’aiguilles de filaos. Puis, le bruit du ressac de la mer. Le contact froid d’une bouteille vide contre sa cuisse.

***

Carlos tourna le blanc de l’œil à droite, puis à gauche. Où se trouvait-il ? Il commença à remuer les orteils. Le nez. Ça sentait le poulpe et la bave d’escargot … Il n’eut pourtant pas le temps d’approfondir sa réflexion sur la bave en question, car tout à coup, une masse de plumage bleu-gris surgit dans son champ de vision. Puis, sans se faire attendre, une douleur lancinante dans le crâne. Et de nouveau le néant.

***

Alphonse en avait assez. Cette fois il avait frappé fort … Voici maintenant sa bouteille d’alouda cassée en deux. Il en inspecta le goulot ébréché et, avec un long soupir, le jeta au loin dans les vagues. OK, il était un dodo – et un vrai, ayant survécu au-delà des continents et des siècles – mais cela ne voulait pas dire qu’il devait avoir peur des humains ! Pourtant, celui qu’il avait à l’œil reprenait vite connaissance. Aha, un coriace celui-là. Ailes sur les hanches, pattes écartées, Alphonse ne le quittait pas des yeux.
– Fripouille. Tu viens de casser ma bouteille.

Carlos se frotta le crâne endolori jusqu’au prolongement de la nuque.

Qu’est-ce que c’était, cet idiot de dindon de Noël empâté de basse-cour ? Et cet étrange bec … allongé, incurvé et crochu ? Tout compte fait, il s’agirait peut-être d’une espèce obèse et voisine des pigeons …? Il n’en était pas sûr.
– Ben quoi, tu veux ma photo ? Ou peut-être mon ADN ?
– Oho mollo l’oiseau, tu viens de m’assommer, je ne sais même pas qui tu es, ni où je suis, alors ton ADN tu peux te le foutre au cul !
Carlos grimaça et Alphonse ricana. Au loin, le disque orangé et flamboyant avait complètement disparu sous la raie de l’horizon, colorant le ciel d’un mélange ocre et rougeâtre. Puis Alphonse dégaina une cigarette sous sa queue en panache de plumes touffues, et commença à la mordiller.
– Bon maintenant, tu pourrais peut-être me refiler du feu, pour ma clope ?
– Mais t’es fou ! Où veux-tu que je ponde du feu dans ce foutu bagne ? Et d’abord, t’es qui toi ?
– Tu m’étonnes …
– Tu ne serais pas un … Bordel de … Tu ne serais pas un dodo ?
– Ah, je vois que la mémoire te revient.
– Un dodo !
Arc-bouté sur le tapis de filaos, Carlos fut secoué de rires nerveux et sans joie, comme s’il venait d’apprendre que le Pape était musulman, n’en revenant toujours pas de sa découverte. Le délire.
– OK, l’oiseau. Tu ne devrais pas être au nid à cette heure-ci ? Et pourquoi je suis nu … ?
– Ah ça vieux, ce n’est pas à un dodo qu’il faut le demander !
Alphonse rangea, déçu, sa cigarette sous son panache.
– Bon avec un peu de chance tu pourras pêcher un pagne pour ta zigouille molle, allez suis-moi.

Carlos, toujours éberlué, marchait le long d’une plage brûlante, nu et côte à côte avec un dodo qui parlait et qui venait de lui demander du feu – ridicule ! – sur une île déserte en plein soir…

Une île où s’alternaient franges de mangroves et rangées de filaos, ponctuées d’assez rares touches chaudes des flamboyants. Carlos se rendit à l’évidence : il n’y avait point d’humains dans le coin.

Enfin ils débouchèrent sur une bande de sable blanc qui s’enfonçait sous les eaux, au fur et à mesure de la montée de la marée, les menant sur un îlot de végétation luxuriante dont les plantes ligneuses enlaçaient la nuit naissante. Des flocons d’étoiles miroitaient dans l’eau claire, dans un silence odorant. Puis Alphonse se dirigea vers un radeau fait d’un assemblage hasardeux de rondins de palétuviers, sur lequel gisait une espèce de canne à pêche en roseau, montée d’une assez longue ligne où pendouillait un hameçon à œillet. Carlos hésitait.
– Alors, tu viens ou tu restes … ?
Se caressa le menton, pensif.
– C’est bien un radeau que tu as là ?
– Eh minute, fripon, ça c’est « mon » radeau. J’ai conscience à quel point tu veux te tirer d’ici, mais je ne veux pas te nourrir d’illusions. Allez, monte !
– Et … tu nous emmènes où ?
– Eh bien, comme on a dit, te trouver un couvre sexe.
Insensé !
Et pourtant, l’espace d’un clignement de cils, Carlos retrouva ses feuilles de chou en train de râper désagréablement le bois humide et pourri de leur frêle embarcation.

***

Un quartier de lune éclairait leur lente dérive, et pendant un moment, ils demeurèrent silencieux, bercés par le clapotis de l’eau contre le radeau flottant.
Soudain, Alphonse déplia son aile et ramassa la canne à pêche.
– A toi.
– Quoi ?
– Tu n’as jamais pêché de ta vie ?
– Tu rigoles ! Et l’odeur des poissons crus, très peu pour moi merci …
– Qui te parle de pêcher des poissons ? Après tout, il n’y en a pas ici. En revanche j’ai pêché, le mois dernier, un sexy caleçon taille basse de la collection été La Redoute. Aha, t’as pas idée !
Carlos soupira, las.
– Ce que tu es stupide. Je rentre chez moi.
– Tss … Si tu crois que tu retrouveras le chemin de là où tu viens.
– Et pourquoi pas, dis-moi ? Au milieu de l’océan, il y aura toujours un navire. Du bon rhum, et peut-être du farata.
– C’est ça. Et pour moi, un alouda merci. Cause toujours !
– Mais alors, vas-tu m’expliquer les choses ?
– Parce qu’on est ici, un point c’est tout.
Alphonse bailla à s’en décrocher le bec.
– Et tu ne sais même pas d’où tu viens.
– Je viens d’une ville où je collectionne les pièces de roupies pour m’offrir des burfis au coco ! To capav konpran samem ? Oui et puis, je photocopiais les pages d’un livre qui parlait de la pluie, du soleil, des orages …
Carlos s’allongea, bras repliés sous la nuque, un triste sourire flottant sur ses lèvres.
– Oui ! Je voulais décrocher un poste à la météo ! Presque 24/7, à la météo, tu joues à Angry Birds avec de superbes gonzesses aux micro-jupes qui sentent le café. Tu comprends ? Et puis je ne sais pas ce que je fous ici maintenant, avec un oiseau sur le dos … Seigneur, qu’ai-je fait pour mériter ça !
– ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
–  T’es pas un humain. Comment peux-tu déclamer Corneille ?
– Ah. Tu voudrais sans doute que je te dise que ça existe encore, les humains ? Allons, tu te fourres le doigt dans l’œil … le monde n’est plus, maintenant !
– Foutaises ! Après tout, tu n’es qu’un dodo, que sais-tu du reste du monde ?
– Que l’extinction de mon espèce se situe entre les années 1600 – 1700, et que là sérieusement, j’ai une folle envie d’allumer ma clope. Bah, que veux-tu savoir à propos de la météo ? Bon, alors écoute-moi bien. Dans l’atmosphère, les masses d’air chaud qui proviennent de l’équateur rencontrent les masses d’air froid, des pôles, là-haut … et leur mouvement définit le temps qu’il fera.
Alphonse sortit sa cigarette de sa touffe et en mâchouilla le bout.
– Tu te doutes que tout un arsenal de ballons-sondes et de satellites squattent le ciel chaque jour et recueillent les données telles que température, pression, humidité, vitesse et direction du vent, et blablabla. Coût quotidien de l’opération : plus de 150 000 foutus dollars ! De quoi me payer une belle cargaison d’alouda ! Et au final, tu as le système informatique qui effectue des milliards de calculs à la seconde, à partir des données récoltées, connaissant les lois de la physique par cœur. Et taran, voilà ton bulletin météo du jour diffusé.

Déjà, Carlos ronflait à poings fermés, couché en chien de fusil. Il n’en avait cure, de son exposé météorologique … et après tout, avait bien raison, soupira Alphonse. Pas de caleçon à pêcher dans la zone. Sans doute fallait-il user d’un appât, cette fois ? … Tant pis.

***

Le clair de lune peignait maintenant les contours sombres des cocotiers sur la rive, se déployant, majestueux, sous un fin manteau de brume tiède. Paisiblement, le radeau frôla enfin le ruban de sable dans un murmure presque inaudible.
Tout à coup, ébloui par une lumière aveuglante, Carlos se réveilla en sursaut. Oui, une lumière fracassante. Celle d’une gracieuse chaloupe à la coque dorée et aux ailes couleur safran. Elle tanguait là, devant lui, irradiant son corps pâle et nu, recroquevillé sur son radeau. Était-il encore en train de rêver ? Non, Alphonse était bel et bien là, cigarette éteinte au bec et canne à pêche sous l’aile. Il se tenait prêt à bondir, flairant une attaque imminente … Lorsque des piaffements de joie éventrèrent le silence.
– Sauvé ! Ohé, ki manière ? Tout korek là-dedans ?
C’était Carlos, évidemment. Il jubilait, ivre de bonheur. Sautillait dans l’eau, un pied devant l’autre – hop ! en direction de la chaloupe ailée.
Enfin ! Sa mésaventure se soldait par un heureux dénouement. Une chaloupe, les gens, et une vraie ! Avec du rhum et du farata !
Et, l’espace d’un battement d’ailes de papillon, Carlos et la chaloupe s’éteignirent, sans bruit, alors qu’Alphonse fendait la nuit à coups de canne de roseau.
– Attends, espèce d’andouille ! Ce sont des extraterrestres …!
Alphonse retomba sur le derrière, livrant quelques plumes bleu-gris aux vagues qui s’éloignaient vers l’horizon. Et … de nouveau seul.
– Bravo ! écumait-il. Tu aurais pu, au moins, me laisser le temps de leur demander du feu pour ma clope !

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8 réflexions sur “Alphonse le dodo

    • Hello Lady ! Oui, l’histoire a été écrite à partir d’un GIF depuis mon ancien blog Iles et crépuscules d’ailleurs de Tumblr, et l’inspiration est venue toute seule : ) Merci à toi d’avoir lu et aimé.
      Belette t’embrasse 🌼

  1. Je l’avais lue dans mes premières lectures et c’est peut-être celle où j’ai le moins accroché. Bon cela dit, le passage de « o rage o désespoir » m’a fait sourire mais je pense que c’est parce que je maitrise pas certains paramètres comme les dodos qui est un oiseau typique de chez vous non ?
    Bien à toi, Michelle
    J’en attends de nouvelles !!!

    • C’est vrai, je crois avoir lu dès tes premiers commentaires que tu n’es pas très friand du genre « fantasy »/merveilleux … (am I wrong ? : )) Affirmatif : le dodo a vécu sur les îles Maurice et la Réunion il y a quelques siècles de cela (ah, les marmites des autochtones…!)
      D’autres nouvelles vont arriver, par ailleurs. Et merci à toi Andy, bises !

      • Ok! Merci pour la teach lesson. Le fantasy merveilleux, j’aime beaucoup mais j’ai peut-être des exigences un peu étranges en la matière… D’ailleurs je ne saurai dire quelles exigences, je ne sais pas!
        Peu importe, on lit un auteur pour son écriture !

  2. Merci pour cette histoire pleine du charme des naufrages, des iles désertes et des rencontres avec des animaux improbables comme ce dodo amateur de Corneille (même si le dodo n’est pas du tout improbable, juste disparu).

    • Hey, merci pour la lecture et le suivi : ) et merci de continuer à nous faire rêver avec ces histoires fantastiques et d’animaux … Comme celle d’une assiette et d’un renard qui n’a pas manqué de m’arracher un sourire 😉

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