Un sort scellé

Rosario fut réveillé par un bruit de battement d’ailes, sur son lit d’hôpital, la seule unité sanitaire de brousse enfouie à des kilomètres de toute civilisation. Une chauve-souris voletait dans la cavité sombre du plafond en feuille de tôle… Et il savait qu’elle arrivait. La silhouette s’encadra dans l’embrasure de la porte. Sans que sa bouche ait eu le temps d’articuler un son, il vit venir, comme tous les jours depuis sept ans, sa dose d’enfer, le supplice, les gifles qui fouettaient, les griffes qui lacéraient son visage tuméfié.

– Non ! articula-t-il dans un souffle.

Mais à quoi bon ? Pendant sept ans, personne ne voyait, personne ne croyait. Et ce soir, dans la petite chambre surchauffée, il était le seul comme toujours, à la sentir, la regarder abuser de lui, ses ongles arrachant à chaque fois une partie de ce qu’il était, de sa peau qui ne recouvrait plus que ses os. Faire tinter sa clochette sur la table de chevet … Rosario le fit. Mais l’étau d’une main froide arrêta son poignet.

– Personne ne t’entend, tu le sais bien, et personne ne te croira. Tu n’as toujours pas compris ? Notre petite histoire dans le train te sera gravée à jamais, je te l’avais promis.

Chose promise, elle le suivait comme son ombre. Elle était même plus qu’une ombre. “Aidez-moi !” s’entendit-il appeler lorsqu’il crut apercevoir la blouse blanche de l’infirmière de la DCC, en charge de son suivi intensif depuis qu’elle intégrait le corps des aide-soignants de la Délégation Catholique pour la Coopération – la DCC ayant pour mission de coopérer dans les Centres de Santé de Base en zone rurale.

– Infirmière, je vous prie … souffla Rosario, au bord de la syncope. Elle est là.
L’infirmière poussa un soupir.
– Il n’y a personne, mon pauvre chou … et vous êtes en train de vous torturer avec votre habituel cauchemar qui vous tue. Je vous administre un calmant tout de suite. Oh, j’oubliais … Les Sœurs franciscaines missionnaires de la Mère du Divin Pasteur viennent vous rendre visite …

Ce qui lui restait de lucidité partit désormais en lambeaux. Seules des bribes de paroles hachées par la tonalité lointaine d’un moniteur cardiaque parvinrent à son cerveau qui venait de sombrer dans sa lente descente vers le brouillard de la torpeur.
–  Bonsoir mes sœurs, entrez je vous prie.
–  Comment va-t-il ? Notre patient a l’air fortement affaibli …  Stade du VIH ?
–  Stade clinique 4, charge virale élevée, sénescence accélérée des lymphocytes et destruction quasi-totale des CD4.
–  Infections opportunistes dépistées ?
–  Mes sœurs, permettez-moi de vous en parler en privé. Monsieur Rosario est … extrêmement las.

D’une lassitude extrême, certes … Sommeil voilé, nuit tourmentée. Il revoyait scintiller son verre de whisky dans le brouhaha qui enveloppait le lounge bar du Night Club où il passait la soirée, les doigts tremblants de fièvre.  La voix de son médecin soignant faisait encore écho dans sa tête. “Votre dernière NFS – Numération Formule Sanguine – révèle un taux de CD4 inférieur à 100 par millimètre cube … Il nous faudra immédiatement mettre en place un traitement antirétroviral et prophylactique des infections opportunistes” … En d’autres termes, Docteur ? En d’autres termes … il était condamné !

Et ses amis ? Le considéreraient-ils encore comme avant ? Quant à lui, oserait-il les regarder en face ? Mais il se battrait pour survivre, se promit-il. Rosario avala son whisky d’un trait, furieux contre le monde. Lorsque soudain, une main empoigna ses cheveux, cette émanation familière de chauve-souris s’infiltrant à travers la brume dense et ambiante de la fumée des cigarettes.

– Ah, Rosario … Alors comme ça, tu comptes passer la soirée seul sans moi ?
Le verre de whisky se brisa.
– Tu oublies que nous nous sommes bien amusés, dans ce train ? Tu veux que je te rafraîchisse la mémoire ?
– Pas ici, supplia-t-il entre une quinte de toux. Pas ici …
Mais l’ombre se découpa sous l’éclairage intermittent des leds phosphorescents. Il sentit le souffle froid, les ongles, et cette douleur presque familière lui arracher la peau. Elle s’unissait à lui dans un partage de tous les maux de la terre. Au fond du regard, des éclairs d’amusement savouraient chaque seconde de supplice dont personne dans ce lounge, ni même son verre brisé, n’était témoin …

Puis, des voix lointaines.

– Mademoiselle, voulez-vous me remettre le fichier de la représentation schématique des marqueurs virologiques ? Avec son dernier rapport de suivi biologique, je vous prie.
– Tout de suite, docteur.

Déjà, Rosario s’abîma dans la spirale finale qui l’aspirait jusqu’aux aurores d’un matin froid.
Un jour naissant, quatre heures du matin.
Il était seul sur le quai, engourdi dans le vertige moelleux des effets que lui procurait son tabac à chiquer. L’aube perforait l’opacité du demi-jour lorsque la locomotive du convoi ferroviaire se détacha du vert des bananiers qui longeaient la voie ferrée. Enfin, la masse de métal acheva sa halte devant la désuète gare de campagne.

Chic ! Voici donc le train qui matérialisait son rêve. Oui, pour la première fois de sa vie, Rosario s’offrait un weekend, rien qu’à lui sur une ville portuaire de l’est, dont il avait aperçu les couleurs des boutres sur une carte postale.

Sur le quai, trois demoiselles l’approchèrent, calebasses de maïs surplombant les poitrines généreuses. Ah Rosario, maugréa-t-il, tu aurais aimé attarder ton regard sur ces rondeurs, pas vrai ? Sentir leur douce fermeté dans la paume de ta main … Mais le sifflet annonçant le départ imminent le rappela à l’ordre. A contre-cœur, il gagna son wagon, presque aussi désert que le quai, le cœur aussi léger que son sac de voyage en peau de serpent. Ce jour-là, le monde enfin, lui appartenait.

Bonjour, lança-t-il à la seule voyageuse à bord. A part les paupières closes et les lèvres bleuies, Rosario ne voyait une fois de plus que le décolleté qui lui rappelait celui de la belle du quai. Oh, comme il se sentait bien, dans ce train qui fonçait dans les contrées d’arbustes et de verdure … Ça devait être ça, le bonheur. Rosario ouvrit sa vitre, laissant s’engouffrer dans le wagon des bouffées par saccade d’air glacé. Fragiles huttes fumantes défilèrent. Sarbacanes en bambou se profilèrent, marquant le début d’une journée chasse-cueillette. Il cracha sa chique.

Puis, sentait monter un désir mâle, un rien sauvage. Pourquoi pas, après tout ? Ils étaient absolument seuls, dans ce train. Lui et l’unique passagère à qui il décida, dans un accès de folie, de tenir compagnie. Il lui prit la main, tapota sa joue, sans réaction. Elle avait l’air complètement droguée.
– Dis-moi ma belle … Tu as froid … Je te réchauffe ?
Dans son étrange léthargie, des mots à peine audibles remuaient les lèvres violacées.
Que me voulez-vous … Laissez-moi tranquille … crut-il entendre.
Mais peu importait : il devait agir vite. Il referma aussitôt ses doigts autour du cou, la plaqua contre le siège. Puis glissa l’autre main dans les tissus, tandis que les cliquetis du métal des bielles et pistons contre l’acier des rails étouffèrent les gémissements de détresse. Le tunnel n’était pas loin. Le train se perdit dans la pénombre, comme lui en elle. Des secousses brutales, des grincements, des craquements de tissus déchirés, des plaintes de dégoût …

Lorsque le jour perça à nouveau de ses rayons le chaos et ses désolations, Rosario était immobile, perlant de sueur, seul avec ce corps à moitié inanimé.
– Pourquoi faites-vous ça …?
Il sursauta, à peine remis de ses esprits, et retira sa main du cou qui portait maintenant de vives traces de strangulation.
– Mais tu étais bien consentante …?
Les yeux mi-clos pleuraient une colère impuissante.
– On se reverra … hoqueta-t-elle.
Puis, le regard s’éteignit, figé, vitreux. Toute expression s’effaça.
– Non … Non ! Ne me fais pas ça … ! Non, petite garce ! Tu ne vas pas crever comme ça, entre mes mains !
Non, il ne pouvait pas se le permettre. Tour à tour, sa vue horrifiée alla de ses mains assassines au corps sans vie. Grands Dieux, qu’avait-il fait ?

Le train entrait en gare dans une vingtaine de minutes. Pris de panique, il gagna le fond du compartiment, le cœur battant à tout rompre. Enfouit sa tête entre ses mains tremblantes. Il lui fallait réfléchir. Si le contrôleur faisait irruption, il était fichu … et hors de question d’écoper dix ans de prison, pour une brève aventure sans lendemain … ! Vingt minutes pour échafauder un plan pour une fuite le plus discrètement possible. Vingt minutes. Oui, il se savait lâche et ignoble. Mais il n’avait pas le choix.

Puis, à nouveau les voix lointaines.
– Docteur … ! On est en train de le perdre !
– Branchez le défibrillateur ! A quelle heure lui avez-vous administré son dernier Cotrimoxazole ?
– Défibrillateur branché. Docteur … comme indiqué dans le dernier rapport, Cotrimoxazole est en rupture de stock …
– Il fallait substituer par les aérosols de Pentamidine, nom de nom !
– Nous n’en avons pas. Mais les Cotrimoxazole sont en route. Ils arrivent dans vingt minutes.
– Vingt minutes …!

Rosario réussit sa fuite. Son jour de chance, se dit-il. Ni vu ni connu.

Il était à présent assis à l’ombre d’un vieil aqueduc au bord d’un cours d’eau. Serein. Loin des mésaventures trépidantes des dernières soixante douze heures, désormais reléguées au rang du passé. Le soleil dardait haut dans le ciel, une brise légère jouait dans les feuilles du Quotidien ouvert à la page 10 : “Meurtre d’une voyageuse dans un train. Porteuse du VIH, séropositive en phase terminale. Après autopsie, elle aurait été droguée, et …”
Affolé, Rosario referma le journal d’un geste sec. Il ne connaissait que trop bien la suite de l’article. Hallucinait-il ? Avait-il bien lu ? Suspendue entre les fissures des poutres qui supportaient l’aqueduc, une chauve-souris le dévisageait.
Page 10 : “Meurtre d’une voyageuse dans un train. Porteuse du …” Non. Il était incapable de lire la suite. Alors que le monde se déroba sous ses pieds, la chauve-souris, emmaillotée sous les replis de ses ailes, esquissait un demi-sourire.

Publicités

6 réflexions sur “Un sort scellé

  1. Wow *.*
    Quel histoire! :O N’empêche, j’ai adoré! 🙂
    Au début, j’avais un peu pitié de Rosario, mais à la fin, je me dis qu’il l’a quand même mérité. :O XD Hahaha 🙂
    Bref, super nouvelle!!! 🙂

  2. Un style épuré, des dialogues ciselés au cordeau, un personnage malade et criminel… Le style est fluide et sans fioritures et le double thème que tu traites est d’autant plus d’actualité quand on sait ce qu’il se passe sur certaines lignes de train dans les grandes villes comme Paris. Tu t’es inspirée de ces événements ?
    Une très bonne nouvelle. Je continue ma balade.

    • Merci pour ce joli commentaire ; je m’étais plutôt inspirée des vieux trains de l’île – la Belette vit à Madagascar, l’île des lémuriens et des baobabs : ) où les trains sont des antiquités qui sillonnent les villages paisibles de brousse. Je suis donc ravie que tu aies apprécié la lecture de cette nouvelle, peu de lecteurs s’attardant sur ce genre horreur-fantastique … Merci 😉

La bouate aux coms' (lâche-toi, c'est gratuit)

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s