Sur le sentier du doute – Episode 1

Le mystère des yeux gris

Lucie tira les rideaux des fenêtres, rangea pots de pinceaux et boîtes de couleurs dans son tiroir. Elle n’avait toujours pas le cœur à peindre les coquillages qui avaient rendez-vous avec sa créativité. Sa sœur Sarah venait de mettre fin à sa vie quelques semaines plus tôt. Depuis, le voile de mystère évanescent s’enroulait autour de ses nuits troubles. Dans moins d’une heure pourtant, elle rencontrerait un homme qu’elle ne connaissait pas : Mathis, dernier numéro d’appel émis et enregistré sur le téléphone de sa sœur, deux jours avant sa mort. Qui était-il, et quelle était la nature de ses relations avec Sarah ?
A l’instant précis justement, la sonnerie du téléphone.
— Allô ?
Au fond de la voix suave s’attardait un ton presque froid.
— Bonjour Lucie. Nous avons rendez-vous pour un déjeuner au Bateau Ivre.
— Bonjour. Oui en effet …
— Avez-vous remarqué le temps qu’il fait ?
— Oui, répondit-elle avec une pointe d’énervement, mais je ne vois pas le rapport avec votre appel et notre rendez-vous.
— Je préférerais vous rencontrer à une terrasse d’Ambodiatafana.
— A l’autre bout de la ville ? Mais … Je me déplace à vélo !
— Mon chauffeur est garé peu avant l’entrée au Bateau Ivre. En face de votre atelier, est-ce bien cela ?
Lucie écarta les rideaux.
Sur la chaussée, un imposant 4×4 Cherokee blanc scintillant comme un sou neuf.
— Il vous attend.
Le ton flamboyait d’autorité, ce qu’elle détesta cordialement.
Bien sûr, il pleuvait depuis quelques heures, mais le soleil serait vite de retour – caprices météo bien connus de cette ville de l’Est.
Mais pourquoi Ambodiatafana  pour le lieu du rendez-vous ? A une vingtaine de kilomètres de la ville, le temps serait le même, de toute évidence : journée arrosée.
Lucie n’eut pas son mot à dire. Les décisions excentriques de son interlocuteur la lassaient perplexe. Mais il avait enfin accepté de la recevoir suite à ses sollicitations – qui, par ailleurs, auraient pu relever du harcèlement.
Lucie avait en horreur les improvisations précipitées.
Détestait braver l’inconnu, tête baissée.
Et surtout, redoutait ce que lui révélerait son entretien avec cet homme.
Et quoi encore ? Plus le temps de ruminer des questions sans réponses ; déjà, la clef tourna dans la serrure de la porte, et ses pas déterminés la menèrent en direction du Cherokee.
Salutations du chauffeur, petite révérence de politesse, fermeture des portes. Elle se retrouva tout à coup prisonnière de l’engin qui, quelques carrefours plus tard, glissait sans bruit sur l’asphalte humide bordée de verdure.
— Excusez-moi, interrompit Lucie. Puis-je savoir où nous nous rendons ?
—Monsieur vous accueille à son cottage d’Ambodiatafana Beach, répondit le chauffeur à travers un regard furtif dans le rétroviseur.
De mieux en mieux. Un Cherokee neuf. Un chauffeur. Un cottage en bord de mer … A en juger l’arsenal déployé, l’homme roulait donc sur l’or.
— Il semblerait que Monsieur soit récemment installé sur l’île … ? hasarda-t-elle.
— En novembre.
Pause.
Depuis les fêtes de Noël justement, sa sœur Sarah commençait à se comporter de façon étrange. Absente. Peur de prendre des décisions. Perdue à travers  une errance sans escale, espérant, incertaine, la voix d’une promesse.
Et alors ?
— Et alors …
Une boule dans la gorge. Lucie déglutit. Puis, s’entendit articuler :
— Vous connaissez peut-être mademoiselle Sarah ?
— Bien sûr que oui, une des clientes de Monsieur, qui est psychologue. Votre réplique, d’ailleurs. Afro, élancée, peau noire satinée, grands et beaux yeux mais surtout d’une maigreur effrayante …!
— Merci. Elle était ma sœur.
Nous étions, à l’époque, les « brindilles » se rappela-t-elle, indifférente aux indélicatesses du chauffeur. Ainsi, Sarah voyait un psy. Mais pourquoi diable lui avait-elle caché l’existence de cet homme ? Elle avait donc bel et bien des soucis, dont elle s’abstenait de lui parler.

*

Une cour clôturée d’acacias accueillit le Cherokee. La pluie cessa d’arroser forêt, végétation, cases traditionnelles et bitume, et le soleil se défoulait sur le petit village de brousse d’Ambodiatafana. Lucie se dirigea vers l’habitation en bois de palissandre, tournée vers le bleu de la mer, épargnée de la blessure du temps.
Sur la terrasse, un salon en bambou, une chaise longue et un livre ouvert. Quelque part, enveloppant les lieux, l’odeur de la bise marine mêlée à celle des fruits de mer grillés. Et perdu dans le décor, un homme aux cheveux dans le vent, mains dans les poches, scrutant les écumes qui éclaboussaient le ciel.
— Entrez je vous prie, fit-il sans se retourner.
Elle tressaillit, hésitante.
— Merci d’accepter de me rencontrer …
Mais lorsqu’il lui fit face, Lucie fut frappée de stupeur.
Une beauté à la fois hautaine, mature, et presque froide se détachait de l’atmosphère somnolente. Elle comprenait maintenant. De cet homme émanait un charme certain doublé d’un charisme mesuré. La sève de la vie n’attendrait pas ses doigts pour s’écrire, dirait-elle.
— Mathis, énonça-t-il dans une poignée de main ferme.
Lucie baissa les yeux, trahissant presque le trouble naissant qu’elle se surprit à ressentir.
—  Je voulais vous rencontrer car …
—  Je sais, coupa-t-il. Je suis la dernière personne qui …
Ils s’abstinrent de tout commentaire, pendant un long moment, et Mathis fit un geste de la main, l’invitant à prendre place au salon en bambou. A son grand soulagement, ils n’étaient pas seuls. De ses doigts de fée, une ravissante îlienne en paréo à fleurs disposait les écrevisses à frire dans une calebasse, derrière un coin cuisine fait de pierres sèches. Le soleil et ses poussières dorées poudroyaient dans ses prunelles, ses créoles et ses bracelets.
Mathis prit place dans le fauteuil, croisant ses longues jambes.
— Je vous aurais facilement pris pour votre sœur … avoua-t-il.
— Et … je vous rappelle de beaux souvenirs ?
Lucie se mordit la lèvre. Que venait-elle de dire ? Avait-elle déjà soupçonné ce que son esprit se refusait à croire ? Le charme de l’homme sur la proie fragile qu’était sa sœur … Et une déclaration d’amour sans retour, dans un flot de passion destructrice … Le tout à l’origine de l’irréparable.
Sur le visage de Mathis pourtant, aucun sourire. Un regard gris et condescendant, les mâchoires serrées.
Lucie se sentit soudain perdue. Prendre la tangente ?
— Désolée, monsieur Mathis.
— Oubliez.
— Vous comprenez, on ne cohabite pas facilement avec des ombres naissant de la perte d’un être cher.
— Je vous sers à boire ? Un cocktail maison ?
La beauté en paréo à fleurs – amie, barmaid et excellente cuisinière, expliqua Mathis – arrivait avec un plateau de rafraîchissements, cocktail de rhum vanillé pastèque menthe ananas. Elle s’appelait Créolia – et portait bien son nom, se dit Lucie, presque admirative.
Mais Lucie avait plutôt soif d’en savoir davantage sur les relations de Sarah avec cet homme qui, au fur et à mesure que s’égrenaient les minutes, la faisait frissonner de curiosité.
— Votre sœur était ma cliente, fit Mathis comme s’il devinait le fond de ses pensées. Sans plus.
— Elle avait souvent rendez-vous … à votre cabinet ?
— Souvent oui, mais je reçois mes clients ici même, étant fraîchement installé. Peu avant Noël, en fait.
— Elle … avait de graves problèmes ?
— Ce qui m’étonne, c’est qu’elle ne vous ait jamais rien confié de sa vie.
— Nous n’étions pas si proches.
Lucie s’humecta les lèvres. Ramena derrière l’oreille une mèche rebelle de ses cheveux afros qui auréolaient un doux visage dont les traits semblaient figés par un manifeste tourment intérieur.
— Et … Quel genre de problèmes la rongeaient, au point de … ?
Mathis soupira.
— Je suis lié par le secret professionnel, mademoiselle Lucie.
— Elle n’est plus. Je suis sa sœur.
— Et alors ?
— Vous savez bien, monsieur Mathis, que je souhaitais vous rencontrer dans l’espoir d’élucider le mystère l’ayant amenée au fatal passage à l’acte.
— Acceptez donc la réalité. Vouloir à tout prix découvrir ce que votre sœur gardait secret serait un manque de respect envers elle. Après tout, si vous me croyez responsable de sa mort, ou impliqué d’une façon ou d’une autre, pourquoi ne pas avoir ouvert une enquête auprès des autorités compétentes ?
Lucie posa son verre sur la table presque si brutalement qu’elle faillit en éclabousser le contenu.
–  Comment osez-vous ? Je n’ai rien dit de tel !
— Le souvenir de votre sœur vous est douloureux, je le comprends. Écumer son passé ne vous la fera pas revenir. Alors, laissons son âme reposer en paix. Pour votre bien, il est temps de tourner la page.
— Comment voulez-vous que je tourne la page aussi sereinement, monsieur Mathis ! Une vie tourmentée de chagrin et sans doute de désespoir, s’est tragiquement éteinte à cause d’un fait qui lui a été insupportable …!
Au loin, le murmure du vent déshabillait les cris heureux des pêcheurs.
— C’était sa vie, je vous le répète.
Exaspération. Soupir de lassitude.
— Ou alors vous souhaitez absolument entendre de ma bouche une vérité qui ne vous apportera rien ? J’en doute. Pire, une vérité qui vous laissera un souvenir peu flatteur de votre sœur … ? Là aussi, j’en doute. En vérité, Lucie, vous voulez imputer à un tiers un fait qui échappe à votre contrôle. C’est-à-dire moi, parce que mon nom a eu le malheur de figurer en dernier sur la liste d’appel de Sarah. Ai-je raison ?
Prononcé pour la première fois de la bouche de Mathis, ce prénom résonnait comme une caresse. Évoqué avec tendresse.
Alors, son cœur se serra. Les mots s’affolèrent au seuil de ses lèvres, à brûle pourpoint.
— Elle était amoureuse de vous … n’est-ce pas ?
L’accusation fusa, exacerbée, telle la pointe empoisonnée de la flèche de la jalousie.
De la jalousie ? Nom de nom, mais où allait-elle chercher ça ?
— Taisez-vous. Je n’ai pas accepté de vous rencontrer pour vous écouter déblatérer et déverser sur moi votre colère et vos doutes. Et peut-être même votre mépris. Mademoiselle, sachez que je perds mon temps : notre entretien est terminé. Veuillez excuser mon retrait, mon chauffeur vous déposera à votre atelier.
Non, qu’avait-elle encore dit ?
— Mais alors, bien cher Mathis, auriez-vous l’obligeance de m’expliquer pourquoi avoir accepté de me rencontrer, si ce n’est que pour m’offrir un cocktail arrangé à votre cottage en bord de mer, escortée de votre chauffeur et tout l’enchilada ?
Un regard meurtrier accueillit ses propos.
— Peut-être parce qu’inconsciemment, je voulais voir de mes yeux la sœur sans cœur qui n’a pas su comprendre un être fragile, sensible … et perdu dans le brouillard de son existence.
Écarlate, Lucie le vit se lever tandis que la belle Créolia fit irruption avec cette fois un plateau de fruits de mer. Celle-ci interrogea Mathis du regard, hésitante.
— Tu peux servir Mademoiselle. Je déjeunerai plus tard. Des coups de fil à passer.
— Non merci, renchérit Lucie, se levant à son tour. Je lève l’ancre. Et … Je suis désolée.
— Eh bien, cela fait la deuxième fois que vous l’êtes, depuis le début de notre entretien … !
Confuse et mortifiée, Lucie traversa la terrasse en hâte, les joues en feu.
Comme si elle venait de voir le diable en enfer.

A SUIVRE

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15 réflexions sur “Sur le sentier du doute – Episode 1

  1. Coucou 🙂 Je commence enfin cette histoire, comme promis 🙂
    J’aime beaucoup tes tournures de phrase. Tu nous plonges directement dans l’histoire, mais pas de façon brutal. Donc, on ne se prend pas de mur quand on lit ton écrit. Tu as une plume fluide et agréable. Tes personnages semblent intéressants, complexes et un mystère plane.
    Quel joli prénom « Lucie » 🙂
    Je vais lire la seconde partie de ce pas 🙂

  2. Première partie terminée. Un tout autre style d’histoire à mon sens, bien que l’angoisse et ta plume affûtée de dialogues mesurés sont toujours là. Je vais lire la seconde pour me faire une meilleure opinion !

  3. Je viens de découvrir ta série. Même si le temps me manque un peu pour la dévorée entière, je m’en vais immédiatement la recommander sur Twitter. Jolie plume 🙂

    • Hello hello,
      Hey, très sympa merci ! Et t’en fais pas pour le temps qui manque, je sais ce que c’est et je réponds moi-même avec un peu de retard, profitant pleinement de mes vacances sur Mauritius Island l’île aux escargots, il y fait chaud, très chaud …! Mes meilleurs vœux à toi et à bientôt 😉

  4. Fort agréable à lire. J’ai trop hâte de lire la suite. Je te met la pression à la manière de l’insolence de Mathis. Une histoire qui risque de tourner mal ou bien ? A suivre effectivement. ..j’adore

  5. Laissons donc Lucie faire,
    Bien qu’on lui ait prudemment demandé :

     » Noces, feras-tu …?  »

    Des Héros vivants et vibrants…
    Une intrigue à l’épaisseur psychologique prometteuse ..!
    En filigrane, se dessine une probable et attendue confrontation d’esprits…
    Lui, Notable, craint et respecté; tout auréolé et pénétré de sa gloire médicale.
    Elle, femme de caractère, en quête de réponses définitives à des questions fort embarrassantes…

    Face à ce parangon de l’establishment….Lucie relèvera-t-elle le défi de la confrontation sociale et humaine …?

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