Une Belette sur l’île des dodos [2]

Je suis assise sur les rebords pointus du récif abrupt de la Roche qui Pleure (Souillac) lorsque j’entends des voix derrière moi : Euta ! Mais ki to pe fer là twa don (traduction : boudiou ! mais que fais-tu là toi ?). Sur le point de répondre, je me rends compte que ce n’est pas à moi que l’on s’adresse. Sur une estrade de rochers suspendus à six mètres de l’océan, un chien bâtard halète, la langue pendante comme Rantanplan dans « Le fugitif ».

– Hey Belette ! Tu crois qu’il pourra remonter ?
– Oui, dis-je en ajustant mes lunettes.
Mais je l’observe, ce chien, et les blocs de rocs qui l’entourent.
Non, finalement, il ne pourra jamais escalader ces rochers ! Chien n’avait ni chaussons d’escalade ni harnais ni mousqueton ni sangle ni dégaine toussa là …
Il est piégé !
– Oula … m’inquiété-je. Je crois qu’il faut le tirer de là !
Mais comment a-t-il atterri à cet endroit, que diantre ? Ses yeux appellent au secours.
– L’y a-t-on abandonné ?
– Peut-être pas, non … (après tout, c’est un Rantanplan bâtard) ; il a dû déboucher par là, en pourchassant un crabe. Tiouuu… Tu crois que je pourrai le sortir de là …?
Mais Missié le sauveteur n’attend aucune réponse : déjà il se lance, et un vaillant jeune homme lui emboîte le pas. Tous deux décident de braver le danger, hop un pied après l’autre, le long de la falaise de rocs glissants, sans baudrier corde descendeur et tout le tralala. La mission sauvetage est périlleuse. Ah, Mesdames et Messieurs, les cascadeurs sont plus courageux que Jason Statham sur le plateau de tournage de « Le flingueur 2 », crois-moi. Et Rantanplan l’aventureux chasseur de crabes …? Sauvé ! Dans les sentiers sous les bois, il disparaît, un rien sauvage (aurait pu dire merci quand-même, avec un signe de la queue).
Et j’aperçois soudain toute une foule de spectateurs debout derrière moi.
Des Musulmans barbus et des femmes drapées dans leur sari, sous la chaleur caniculaire.
Les barbus murmurent des félicitations dans leur moustache crépue. Que les sauveteurs n’ont pas entendues.
Eh oui, ce jour-là, la Roche qui Pleure est peuplée de Muslims.
Mardi, c’est jour de congé des Musulmans, m’explique-t-on.
Alors on move à Rivière des Galets (Surinam). Tsunami de Muslims.
Alors on move à Îlot Sancho. Bouh, les revoilà.
Grands petits gros maigres chauves poilus vieux jeunes enfants mâles femelles, tout. Et figure-toi qu’ils souhaitent profiter du beau temps et de la mer et de l’îlot comme tout le monde tu vois, sans toutefois exposer leur nudité au vu et au su de tous. Inutile de te décrire la mer bleue baignée de tissus et de corsages et de jupons de toutes les couleurs. Qui fourmille de femmes et fillettes emmaillotées dans leur sari leur collant à la peau, les malheureuses (mais elles sont aux anges et piaillent et glapissent). Alors un conseil : si tu veux profiter de la plage avec vue sexy et défilé de bikinis, ne pas choisir un mardi, ne pas choisir un mardi, NE PAS CHOISIR UN MARDI.
M’enfin, je décide que finalement, au point où en sont les choses, accompagner la famille présenter ses condoléances à la chapelle ardente d’Elie and Sons Funeral Directors de Beau Bassin – Rose Hill ne serait pas superflu. Le salon funéraire sent bon l’expresso. Et je lis qu’Elie et ses fils, en plus d’offrir les services classiques des pompes funèbres, proposent la thanatopraxie ou conservation du corps par embaumement qui rappelle la momie, la reconstitution faciale avec maquillage de la dépouille mortelle – au cas où l’on aurait choisi de se faire écraser la tronche par un bulldozer au jour du suicide. Sache qu’Elie and Sons sont surtout fiers de leur Memorial Garden, aménagé selon que l’on soit chrétien, hindou, musulman, athée, chien ou chat ou hamster ou autre. Et un columbarium pour ton urne cinéraire, un. Ou deux chais plus. Enfin, le tout étant très joli, je t’invite à venir mourir à Maurice.

Elie & Sons
Elie & Sons Memorial Garden, including : columbarium, Muslim site for janaza, funeral parlour for Hindou rituals, cemetery, crematorium and funeral parlour, pond of tranquility, pets cemetery …
Elie and sons 2
Bref, la mort c’est la vie …

Toujours est-il qu’il faut bien revenir sur terre, et retourner aux travaux de construction de la nouvelle maison d’Anita. Mario l’électricien est embarqué à bord de la berline de Jean Lou pour l’achat de trunkings et divers équipements électriques. Jean Lou freine devant la quincaillerie.
Jean Lou : Hey Belette, je me gare ici. Si tu dois move la caisse, la clef est sur le contact.
Belette dit oui.
Bah la quincaillerie c’est pas très pro hein, pas de parking, faut se garer dans une ruelle assez étroite, pas comme à InterMart avec triple parking dont le principal à 2 niveaux avec ascenseur débouche direct in ze Supermarket qui sent bon le vol-au-vent et le chausson aux pommes. Donc le parking de la petite quincaillerie, ça sent pas le chausson aux pommes et c’est une ruelle étroite disais-je, où d’autres voitures sont déjà garées en file indienne, limite rasant les murs.
Mais v’là que soudain une Clio klaxonne.
Ayo ! Alors je dois move la caisse là ?
Oui me répond Mario l’électricien qui lui, est sagement installé sur la banquette arrière.
Bon, alors ze m’assois derrière le volant à droite (moi qui suis habituée volant à gauche, comprends que j’enclenche la première un peu stressée).
Moi : Euh je roule où nom de Zeus ? Je roule où ?
Mario : To avancer.
Dans mon rétroviseur, la Clio renifle mon derrière. Eh quoi, si j’appuie sur la pédale de frein, tu seras foutu au moins de voir s’allumer mes feux de stop, abruti ? Et je suis polie.
Moi à Mario : Oui mo avancer mais après je roule où ? (La ruelle débouche sur une voie à grande circulation).
Mario : To avancer.
Rhaaa, mate-moi ça, Clio toujours en mode reniflage de mon pare-choc arrière. Et moi j’avance.
Mario : Ah lààà … ! To capave garer ici ? (traduction : tu peux te garer là ?)
Moi : Hey j’espère pour toi que je n’aurai pas à faire un créneau hein !
Déjà avec mon volant à gauche à Tana, moi je les fuis ces saletés de créneaux …
Mais, heureusement ze braque le volant vers le mètre carré d’espace libre et la Clio file sans que je m’en sois aperçue, moi trop heureuse de pourvoir me « garer » je te dis. Ah merci Mario. Et Mario se sauve pour soi-disant guetter Jean Lou à la sortie de la quincaillerie lui indiquer l’endroit où je viens de stationner so l’auto là.
Enfin, le soir venu, je me défoule sur la cuisson du poulet tandoori (du vrai, cette fois) et de belles tartes aux poires, histoire de roder le four neuf.
… …
Hein quoi ?
Ah le four n’a pas besoin d’être rodé, vrai ça.
Heureusement, tout se passe à merveille jusque là, je décroche des compliments sincères sur le poulet et les tartes.
Puis l’on me confie la cuisson d’un rougail saucisses de bœuf.
Ben les saucisses mauriciennes ressemblent à des saucisses de Frankfort, tu sais les saucisses cocktail : même couleur, même consistance molle et élastique à la fois. En les découpant en rondelles obliques, j’en mets un bout sous la dent et faillis hurler les noms de tous les saints du ciel.
Mais ce ne sont pas des saucisses !
M’enfin je les précipite vite vite dans le poêle où suent déjà les oignons, puis je coupe le feu.
Rougail saucisses de bœuf is ready.
Le vieux papa d’Anita étant servi en premier, du coup, j’observe bien les rondelles sous toutes leurs facettes, couleur suspecte et pas appétissante ditou mais vraiment pas ditou … et me rends soudain compte que finalement cette saucisse elle est bizarre. Voui, quelque chose ne tourne pas rond avec cette saucisse-là.
Moi (en murmurant et me faisant toute petite) : Euh … dis-moi, cette saucisse, elle est crue ou cuite ?
Mais la réponse qui jaillit de mon cerveau m’électrocute les neurones. Ne vois-tu donc pas qu’elle est crue, c’est pourquoi elle n’a pas de goût ! Attane don … aïe trop tard. L’ex vieux Rastaman vient de fourrer dans sa bouche la première bouchée de la chose. Je mange mon chapeau. Je suis virée.

A SUIVRE

PS : Le fils l’appelle Rastaman, n’ai jamais compris pourquoi. Et la sœur de corriger : « Rastaman ? Menti ». C’est un gentil vieux catholique.

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6 réflexions sur “Une Belette sur l’île des dodos [2]

  1. Hi hi j’ai adoré ton petit article. Beaucoup d’humour comme à ton accoutumée. Le sauvetage du toutou…trop bien. Mais le plus drôle fut bien l’histoire de la saucisse…hi hi…l’île des dodos porte bien son nom. Tout est cool là bas. Merci pour cette lecture ma Belette. Je te fais de gros bisous !

La bouate aux coms' (lâche-toi, c'est gratuit)

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