Sans visage

Des dunes de cendres bleuies sous les rayons de lune sommeillaient sous un ciel coloré à l’encre noire. Le gosier en feu, Yaa émergea de sa torpeur. La soif le harcelait depuis plusieurs jours et, grands dieux, il n’en pouvait plus. Combien de kilomètres avait-il parcouru ? Combien de cailloux avait-il suçoté ? Mais surtout, comment avait-il pu se retrouver au milieu de ce désert de cendres, tourmenté par les dernières colonnes de fumée – peut-être celles d’un feu mourant ? Ses mains, telles des feuilles d’arbre craquelées, agrippèrent un bâton dont les contours accidentés flottaient dans un brouillard douteux.
— Hep, fiston !
Le bâton siffla dans les brumes. Frôla son crâne dans une complainte douloureuse.
— Toi, tu touches pas à mon pieu ! hésita une voix édentée.
Un étrange vieillard, plutôt vagabond que voyageur, cracha son tabac à chiquer. Il se balançait là, sur ce qui restait d’un squelette – celui d’un mammouth sans doute. Ses yeux fuyaient la pâleur du disque lunaire, et ses rides écoutaient le silence de la nuit.
— Qui êtes-vous … ? balbutia Yaa.
— Ah … Encore un sans visage, soupira le vagabond avant de se perdre dans un rire rouillé.
— Hé fou, que racontez-vous ? J’ai un visage !
Dans l’incertitude, Yaa promena ses doigts indécis le long de sa joue ; son anneau de bronze porte-bonheur pendait toujours à son nez. Mais oui, il avait bien un visage.
Alors, le pouilleux ricana de plus belle et frappa le sol de son bâton. Des flammèches tourbillonnèrent dans les airs lorsqu’un feu s’éleva à ses pieds.
— Tu es trop longtemps resté dans l’ombre et l’oubli, fiston. Ah, fiston … tu n’as pas voulu écrire l’histoire de ta vie … et le destin l’a fait à ta place.
Le fou poursuivit, sans le moindre état d’âme :
— Bien sûr, comme la plupart des hommes de ta tribu, tu as fui ton village où sévit la sécheresse.
— Je ne fuis pas, se défendit Yaa. Je suis à la recherche d’un oasis où caser ma famille, à l’abri de la sécheresse. Du moins pour un certain temps. Mais voyez-vous, je me suis égaré en chemin. Auriez-vous l’amabilité de me dire où je suis ? Et seriez-vous, par le plus heureux des hasards, en possession d’une carte ? D’une boussole ? Et … et d’un peu d’eau ?
— De l’eau ? s’étonna le vieillard, jetant une cacahuète dans le feu. Ça existe encore, de nos jours ?
Un diaporama d’images évanescentes se mit soudain à danser dans les flammes.
Une chèvre. Des cruches vides et des araignées. Un village où les squelettes d’animaux sauvages criblaient le lit tari d’une rivière.
— Mais … ça alors ! C’est mon village !
Déjà, le vieillard jeta une deuxième cacahuète dans les flammes où Yaa se pencha un peu plus, consumé à la fois par l’émerveillement et la curiosité. Mais les images se dissolvaient, et les crêtes du brasier léchèrent son anneau de bronze. Il recula vivement.
— Oh ! … Je vois tout un peuple mort de soif. Ils convoitent ta chèvre, la seule dont le lait … Oh ! Oh !
Yaa eut un frisson involontaire. L’enchantement éphémère, tout à coup, fit place à un sentiment d’anxiété, d’angoisse, d’impuissance. Ses yeux secs comme les cailloux du désert s’exorbitèrent. Mais que lui chantait ce fou ?
— Ils la tètent goulûment ! Jusqu’à la dernière goutte … et oh ! Jusqu’à son dernier souffle !
Abracadabrant ! Yaa vivait-il donc un cauchemar ?
Après une longue minute qui parut une éternité, le vagabond aux étranges pouvoirs divinatoires catapulta la cacahuète suivante dans le feu, et fendit le silence d’un cri enroué, agitant son bâton dans tous les sens, comme s’il chassait les intrus qui hantaient ses visions.
— Ooh ! Attention, les vampires s’en prennent à des seins ! Des seins qui allaitent … Oh !
Yaa approcha encore son anneau de bronze un peu trop près des flammes où hélas, il n’y vit que du feu.
— De qui parlez-vous ? Ne me dites pas que … Non, pas elle ! Pas ma femme !
Yaa enfouit son visage dans ses mains.
Dans ses veines courait le poison de la colère.
L’espace d’un battement de cils, une envie le tenailla, celle de tordre le cou flasque du vagabond qui lisait dans les flammes comme dans un livre ouvert. Insensé !
— Mais faites quelque chose, vieillard !
— Fiston, cette vie n’est pas la mienne, tu le sais bien.
Et il partit d’un rire lourd de sous-entendus.
— Ni la tienne non plus d’ailleurs.
La soif, assurément, torturait le pouilleux. Et Yaa n’avait plus qu’une chose à faire : retourner là d’où il venait. Oui certes, mais comment ? Et ses forces l’abandonnaient. Il lui fallait de l’eau. De l’eau.
Mais une énième cacahuète tomba dans le feu.
— De toute façon, trop tard, fiston. Ta femme est en train de dépérir … et oh ! L’amant est fou de rage !
L’amant ? Mais grands dieux, quel amant ?
— Vois, dans un accès de fureur, l’amant met le feu à ta hutte ! Oh !
Toute une poignée de cacahuètes pleuvaient à présent dans les flammes.
Tandis que les éclats de rires mitraillaient la nuit, Yaa couinait de désespoir à travers ses cils humides, se déchaînant dans un hurlement épouvanté.
— Et mon nouveau né ?
Pour toute réponse, un silence criard, perturbé par la plainte du vent dans les canyons lointains.
— Alors, ma vie est une succession de catastrophes ?
Le fou aux cacahuètes acquiesça.
— Je suis donc né avec les ondes négatives du monde.
— Détrompe-toi, fiston, il y a du positif, je dois dire. Mais pour le confirmer, tu dois subir un test de dépistage du virus du …
Assez !
— Oui, oublions tout, tu as raison. Pleure, fiston. Pleure.
Vers les franges de nuages décousus dans un ciel sans histoire s’éleva une énième nuée de fumée, celui du feu qui mourait. Yaa pleurait. Il pleurait tout son saoul, à genoux dans les cendres. Vaincu.
— Pleure, fiston.
— Je ne suis pas votre fiston, hoqueta-t-il entre deux sanglots.
— Hum … Quel délice, ces larmes …
Un éclair illumina soudain le ciel, révélant une bouche avide qui cueillait chaque goutte de larme : le vieillard s’abreuvait de ses pleurs !
Ulcéré, Yaa se jeta sur le cou fripé et le tordit avec tout ce qui lui restait de force.
— Voleur ! Arnaqueur ! Pirate en herbe ! Vous n’aurez plus une seule goutte de mes larmes, escroc de mes d…
Cette fois, le bâton fracassa son crâne.
— J’avais soif ! J’avais soif, fiston ! Et tu m’aurais laissé mourir, toi aussi ?
Yaa gémit de douleur, n’en croyant pas ses oreilles.
— Alors, cette histoire que vous avez lue dans les flammes ? Des mensonges montés de toutes pièces ?
Le rire édenté transperça à nouveau la nuit.
— J‘avais soif. S-O-I-F ok ? Maintenant disparais de ma vue, fiston, ou je te promets que ces visions deviendront réalité.
Au loin, les dunes cendrées saupoudrées de maigres poussières d’espoir traçaient sa route incertaine. Il y avait peut-être un oasis là-bas à l’ouest.
Peut-être.
Mais derrière son dos, le rire rouillé le rattrapa aussitôt.
— A propos, il y a vraiment du positif, fiston !
Yaa se figea.
— Ton groupe sanguin.

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19 réflexions sur “Sans visage

    • Hello Anita,
      J’ai un souci avec mon WordPress, j’ai trois anciens commentaires que je ne reçois que maintenant et dont je n’ai pas été notifiée (étrange, quand-même ces bugs … (?)) et je m’en excuse vivement, Lady.
      Merci à toi, je suis ravie que tu aimes, et tes commentaires font toujours plaisir.
      Des bisettes de Belette 😉

  1. Aaaaah ! Quel plaisir… « On n’apprendra pas au vieux singe à faire la grimace », le vieillard est un petit vicelard affreux comme on les aime. La partie sur les larmes m’a fait pensé à toute une histoire sur la survie dans les camps lors de la seconde guerre, mais c’est ma référence personnelle… Quoiqu’il en soit, la chute est toujours grinçante.

  2. Une excellente histoire fantastique comme je les aime. Notre héros s’est bien fait avoir par ce vieillard sans aucun scrupules ni états d’âme. Mais quoi qu’il en soit c’est donc le frêle vieillard osseux qui remporte cette manche et non notre jeune et intrépide héros. Ça donne vraiment à réfléchir ta nouvelle. Finalement ce vieillard est beaucoup plus intelligent et futé sous sa carcasse toute sèche. J’adore la fin : groupe sanguin positif ! Hi ! Hi ! Ah ben, il est autant sarcastique que venimeux notre vieillard. Et le titre « sans visage » donne immédiatement l’envie de découvrir ton histoire. Si j’étais machiavélique, je dirais que j’apprécie bien ce bon vieillard ! Je ne manquerai pas de partager ton histoire sur Twitter. Bravo encore ma Belette ! Corrosif et fortement intense ! J’ai adoré te lire ce soir. Gros bisous ♥♥♥♥

La bouate aux coms' (lâche-toi, c'est gratuit)

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