Sur le sentier du doute – épisode 5/Fin

Le solitaire

Les notes folles des kabosy jouaient comme des guitares sans cordes, tatouant le visage de la nuit, flirtant avec les flammèches des bûches. Les noctambules affluaient, le sable tiède batifolait dans les tongs, les verres cherchaient le rhum arrangé, le ciel peignait les derniers bouquets des feux d’artifice, au loin, depuis le Rainbow Liberty.
Avant de baisser les phares en feux de position, le Cherokee capta Lucie et Antonio – le Pacha – dans son faisceau de lumière. Ils s’enivraient de la moiteur de la nuit à grandes bouffées sous la lumière crue du bar.
Mathis laissa échapper un juron.
Était-il certain de vouloir se joindre à eux ?
Ils avaient l’air de fêter dignement leurs retrouvailles. Et sans lui.
Bien sûr, qu’espérait-il donc ? Que Lucie et Antonio l’inviteraient dans l’intimité de leur univers, après son retrait incompris en pleine soirée sur le Rainbow Liberty ?
Ses doigts cherchèrent la clef du contact.
Non Mathis, se raisonna-t-il, ta place n’est pas ici.
Il dut faire violence pour ignorer le flot de mal-être et la colère qui l’envahissaient, et dirigea le Cherokee en marche arrière, rallumant seulement ses feux de route une fois engagé sur la bande bitumée qui fuyait la plage.
Les phares balayaient les ombres fugitives, tandis que de l’autre côté du pare-brise, la nuit courait sur les étoiles, les maisons closes filaient à la poursuite de la lune. Mathis enclencha la cinquième, bouleversant tout dans le tourbillon de son sillage, feuilles mortes, poussière, et ses questions sans réponse.
Pourquoi au juste Lucie se retrouvait avec le Pacha, et non à ses côtés ?
Et qu’était-ce, cette douleur nouvelle, qui l’opprimait ?
Le monstre aux yeux verts ? C’est impossible, il ne pouvait pas ressentir de la jalousie !
Il se rappela l’incident du Rainbow Liberty. Les yeux de Lucie, qui lui racontaient mille reproches lorsqu’il avait annoncé qu’il quittait la soirée pour accourir au chevet de Valentine.
Non, il n’était pas non plus un collectionneur d’aventures.
Il était un solitaire.

***

— Ce n’est pas la fin du monde, Lucie.
Lucie sursauta. Rien n’échappait au Pacha.
Elle avait blêmi et perdu son sourire après le départ du Cherokee et l’homme au volant.
Elle n’entendait plus les décibels enflammés des guitares sans cordes, laissant son regard errer à l’horizon, au-delà des bateaux silencieux que la mer ramenait au Port.
— Tu sais, commença Antonio en prenant soin de choisir ses mots, tu sais que Mathis a toujours souffert de la peur de se tromper dans ses décisions. L’inconstance, dirions-nous.
Lucie n’écoutait plus que le vide qui faisait écho dans sa tête.
— Il a toujours trouvé refuge dans la fuite, poursuivit le Pacha. Mais sache qu’il est bon pour lui – et peut-être pour nous aussi – qu’il se retrouve lui-même. Avant d’aller vers les autres, à qui il risquerait de faire du mal. Sans le savoir bien sûr.
— Bien sûr ! L’animal sauvage a grand besoin de se faire dompter ! railla Lucie.
Au fond d’elle-même, Lucie espérait pourtant revoir le mystère des yeux gris.
Dommage qu’il ait pris la poudre d’escampette. Enfin, était-il un homme, palsambleu ?
La colère avait dû se lire dans sa voix, car le Pacha lui prit doucement son verre des mains.
— Et quoi encore, sommelier … murmura Lucie en une moue exacerbée. Rends-moi mon poison …
— Rentrons, dit Antonio.

***

Les lumières tamisées accueillirent Mathis dans le doux brouhaha du piano bar. Son verre de Johnny Walker Black Label aux lèvres, le malaise l’engourdissait toujours, tandis que jouèrent les plaintes lentes d’un Gibson Les Paul dans un blues métal rock.
Parisienne Walkways, reconnut-il, et dieux, comme cette musique lui parlait !
Les vibratos émouvants lui ramenaient le passé par bribes, lorsque l’interminable sustain du Gibson, cette note suspendue dans le temps, finissait de le posséder.
Avait-il donc laissé partir le bonheur ?
Le voile de parfum de Lucie le poursuivait. Il cherchait ses lèvres dans les trémolos des cordes incendiées, mais la Les Paul l’hypnotisait par les notes ultimes, infernales et insolentes.
Mathis n’en pouvait plus, et posa son verre avec fracas sur le comptoir. Lui qui espérait y trouver le réconfort, en compagnie de sa solitude, il venait de comprendre dans ses tourments que Lucie tirait les arcanes de l’amour, et qu’il ne pouvait pas se permettre de la laisser partir.

***

— Es-tu sûre de ne pas vouloir nous accompagner, Lucie ?
Lucie offrit son aide à Antonio qui chargeait dans le coffre du Touareg son Kayak rafting et l’ensemble de ses équipements. Le soleil réchauffait déjà les terres, mais le Pacha avait décidé d’offrir à Lucie son premier – et dernier – café sur la route du vieux Fort, vers l’Est.
Bien qu’ayant passé une longue nuit blanche, Lucie avait accepté.
En effet, le Pacha passait son dernier jour sur l’île, le Rainbow Liberty appareillant le lendemain à l’aube. Ils ne se reverraient pas avant longtemps certes, mais Lucie n’avait pas le cœur à faire du rafting.
En milieu de matinée, le Pacha freina le Touareg devant la place du marché. Les adieux furent brefs, et Lucie se hâta de se dissoudre dans le kaléidoscope de senteurs sur les étals. Enfin, le Touareg disparaissant derrière le premier carrefour, la solitude la gagna, avec le souvenir de ces êtres qui sortaient de sa vie.
Sourire au marchand de légumes. Se retrouver, et pénétrer dans les couleurs odorantes des fruits. La grisaille de son existence la rattrapait, les portes closes du passé lui tournaient le dos. Mais la vie continue, se dit-elle, avec les promesses d’un lendemain meilleur.
Quoique … en était-elle certaine ?

***

Complice de la nuit, Mathis se surprit à stationner là, à quelques mètres de chez Lucie.
Tous les soirs, désormais, il savait qu’elle s’offrait sa rituelle promenade, musardant le long des rues dépeuplées, éclairées des rares réverbères délabrés par le temps.
Mathis était furieux contre lui-même.
Quand se déciderait-il à se défaire de son orgueil de mâle esseulé … ?
Il était surtout fou de rage, de se voir se livrer à de l’espionnage, comme un malade.
Soudain, son rythme cardiaque s’accéléra. La silhouette qui hantait ses pensées ondulait dans une robe à pois, cheveux au vent. Elle marchait, nonchalante, et de temps en temps levait le nez vers les nuages qui encombraient le ciel.
Mathis fut tenaillé par l’envie de marcher à ses côtés.
Alors, une idée germa dans sa tête.
Il allait l’enlever.
De toute façon, les mots désormais devenaient inutiles et vides de sens. Oui, Mathis en avait assez des discussions stériles. Il lui fallait passer à l’action.
Alors, il échafauda son plan d’enlèvement.
Demain soir, à la même heure, il camperait dans son Cherokee comme à l’accoutumée.
Quand les piétons auront complètement déserté les rues, Lucie sortira de sa tanière, et lui, écrasera la pédale d’accélérateur jusqu’au plancher.
Les roues crisseront.
Puis, il foncera droit sur la silhouette, freinera pour ouvrir la portière passager, comme dans Fast and Furious. Et là, il brandira l’arme fatale.
Il rit.
Cette idée ne lui déplaisait pas.

***

Lucie se demanda si elle irait se promener ce soir, car son roman tout neuf et quelques macarons l’invitaient à s’oublier au fond de son sofa douillet.
Pourtant, en écartant les rideaux de sa fenêtre, elle aperçut les contours d’un imposant paquebot qui approchait lentement le Port. Il n’était que 20 heures et elle arracha son châle du porte-manteau.
Dehors, l’air humide capturait encore les dernières particules de la pluie de l’après-midi.
Alors que le paquebot et ses milliers de petites lumières clignotaient dans la brume, Lucie ne put s’empêcher de se rappeler sa propre aventure à bord du Blue Yunkee. Mathis avait-il finalement fixé son choix quant à l’acquisition de son catamaran ?
Elle flânait à pas d’escargot, à la vitesse du paquebot, parfois s’arrêtait de marcher pour respirer les teintes odorantes de la nuit.
Avec qui Mathis organisait-il ses sorties en mer ?
Mais elle n’eut pas le temps de s’adonner à ses rêveries, car derrière elle vibra soudain le bruit d’un moteur lancé à plein régime, et celui des roues d’un véhicule crissant sur l’asphalte.
Lucie fit volte-face, et vit avec horreur des phares aveuglants foncer droit sur elle.
Vivait-elle un cauchemar ? Ou se trouvait-elle déjà dans l’au-delà ?
Elle attendait l’impact fatal, qui n’arrivait pas.
Les phares moururent dans la nuit, et la voiture folle avait freiné à mi-chemin pour s’immobiliser lentement à sa hauteur.
Alors, elle reconnut … le Cherokee de Mathis !
Son cœur battait à tout rompre.
Lorsque la portière côté passager s’ouvrit, l’homme au volant transforma sa frayeur en colère.
— Etes-vous devenu fou ?
Mais Mathis dégaina son arme fatale.
— Fou, sans doute, et ceci est un enlèvement, Miss Lucie.
Un enlèvement ?
Avec à la place d’un revolver … une rose ?
Abasourdie, Lucie regarda tour à tour la fleur et l’homme.
— Mademoiselle, fit une voix paniquée derrière elle. Voulez-vous que … j’appelle la police ?
L’attroupement de badauds sur la rue piétonne surprirent Lucie et Mathis. Ainsi, le départ arrêté du Cherokee avait donc fait sensation, n’étant pas passé inaperçu.
— Oui, un enlèvement, confirma Mathis. Montez, avant que la Police …
La colère de Lucie s’évanouit, et elle se mit à rire.
Derrière la ville, les sirènes hululèrent.
— Dites … Il me semble que vous n’êtes pas doué pour les enlèvements.
— Saperlipopette ! siffla Mathis. Enlèvement raté en effet.
Mathis jeta un regard inquiet dans son rétroviseur.
— Alors, vous montez ? Ou me laisseriez-vous finir derrière les barreaux ?
Finalement, ce petit jeu ne la déplut pas. Lucie reprit sa marche tranquille le long de la rue piétonne, et entendit le Cherokee couper le contact, puis des pas pressés qui la rattrapèrent.
— C’est son Prince Charmant, pouffèrent les curieux.
— Vous entendez Lucie ? fit Mathis, à bout de souffle. A cause de vous je deviens un prince marchant.
Lucie rit sous cape.
— Vous êtes fou …
— Oui, fou d’amour.
Mathis glissa ses doigts entre les siens.
— … d’un amour fou.

* FIN *


Les épisodes précédents sont là :

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15 réflexions sur “Sur le sentier du doute – épisode 5/Fin

  1. Enfin j’ai eu grand plaisir de lire la fin de ton joli feuilleton ! Toujours autant agréable à lire. Alors comme ça notre Mathis devient hyper jaloux et se la joue un peu à la James Bond. Mais il faudra sans doute qu’il s’explique concernant cette chère Valentine. Mais ce petit brin de folie, (je parle de la tentative d’enlèvement) entraîne notre brindille Lucie au septième ciel. Ça donne subitement des ailes. Ils se ressemblent beaucoup nos deux amoureux. Elle ne se laisse pas faire et lui non plus : donc, ils sont faits pour s’entendre. Ah la passion ? Merci pour cette fin romantique à souhait. Habituellement, tu termines toujours mal la tournure de tes nouvelles. Mais là c’est l’apothéose pour la Suricate ♥. Merci ma petite plume. Gros bisous♥♥♥

      • Coucou mon cher Andy ! Je suis contente de te revoir ! J’espère que tu vas bien ! Je ne manquerai pas de lire la suite de ton histoire qui je m’en souviens m’accrocher bien. Biensur, je commenterai comme à mon accoutumée, chacun de tes chapitres ! A très bientôt ! Je te souhaite un très bon week end cher Andy ! Gros bisous et au plaisir.

  2. Le décor est surréaliste, la musique qui va avec -qui permet de visualiser toute la scène- est hallucinante. C’est pas un texte, c’est carrément un court métrage que tu nous as fait voir grâce à ton immense talent. J’adore la fin qui n’est en fait que le début d’une histoire. Merci pour le partage. Grosse bise à toi 😉

    • Hey, merci l’ami Ramanonaka : )
      Oui, je voulais te faire vivre (presque) en live les moments forts et l’intensité des émotions des yeux gris et ses mystères (hih !). Merci à toi d’avoir lu et aimé. Des bises énormes 😉

  3. Effectivement c’étaient les personnages de Valentine et du pacha qui me semblaient suffisamment intéressants pour faire durer l’histoire encore quelques épisodes. Et ton accélération de rythme aussi dans celui ci comparé aux précédents. Mais c’est sans doute l’appel de la nouvelle aventure que tu nous concoctes dans ton laboratoire?
    Amuse toi bien avec, je suis impatient!

  4. Une belle fin, toute simple comme ton histoire. Je m’étais pourtant dit que tu en ferais une histoire plus longue… C’est la sensation que j’ai eue en lisant les premiers chapitres. C’était ton intention et tu as changé d’avis ou tu avais déjà prévu les cinq chapitres ?

    • Wooaa, tu as l’œil ! Oui, disons que je l’ai abrégée, j’avais l’intention de la pimenter encore un peu plus avec la folie de Valentine et l’arrivée du Pacha. Du coup, j’ai changé d’avis – je ne sais pourquoi en fait (chuis une inconstante moi-même, encore un défaut révélé, rires).
      Merci à toi pour la lecture, ami de plume !

  5. Mathis aura donc déployé les grands moyens afin de partir à la reconquête de sa belle. Une fin heureuse comme on les aime ..

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