En attendant le prochain pont

C’est l’histoire banale d’un dimanche ordinaire au petit village de Pic-du-Druide. Tout a commencé avec l’arrivée au petit village de Pic-du-Druide, d’un jeune et richissime pèlerin, venu d’un pays lointain. Se sachant charmant et irrésistible, il se plaisait à caresser de ses doigts d’insatiable don Juan, les peaux satinées de ses conquêtes, faisant étinceler au soleil la loupe de saphir de sa chevalière. On disait alors de lui qu’il était un grand méchant loup. Était-ce parce que son sourire carnassier dévoilait des canines à faire pâlir d’envie une marquise ? Sans nul doute. Disons qu’il avait aussi l’art de susurrer des poèmes à faire fondre un esquimau sur la banquise.
Toujours est-il que, tout au long de son séjour au petit bourg de Pic-du-Druide, Alexis le don Juan se fit héberger chez une bonne sœur. Une religieuse acariâtre. Qui, toutes les nuits, se glissait sous les draps avec sa carabine de chasse semi-automatique. Ompfff, ompfff, elle ne manquait jamais de l’astiquer, sa carabine, avant de mettre son ragoût de brochet sur le feu.
Pendant ce temps, Alexis s’en allait semer ses mots doux à tout vent. Il effeuillait ses fleurs consentantes sous un pont – allez savoir pourquoi, d’ailleurs. Votre chevalier servant vous attend sous la passerelle, chuchotait-il, et il le dit avec une marguerite. Mais il lui arrivait parfois de tomber sur un os. Comme la femme du boucher. Qui, faussement outrée, laissait entendre un « Vous êtes fou ? Je suis une femme mariée ».
Alors, sans se départir de son sourire carnassier, Alexis renchérissait :
— Rien n’est impossible, ma beauté. Tenez, laissez-vous séduire par les gazouillis enchanteurs de ce passereau. Je vous donnerai des ailes.
Et c’est ainsi que de belles brochettes de dames, la bague au doigt, se faisaient prendre au piège du charme ensorceleur d’Alexis. C’est ainsi qu’elles faussaient compagnie à leur époux, emmitouflées dans leur pèlerine. Ni vu ni connu.
Le soir venu, Alexis regagnait la maison d’hôte de la religieuse acariâtre qui couchait avec sa carabine. Puis, il s’en allait le lendemain matin, semer ses mots doux en attendant le prochain pont.

Ce dimanche-là, sous le clocher de l’église, un carabin et un capucin s’adonnaient à de vilaines messes basses.
— OMFG, s’excita le capucin. Mate-moi ce bouffon d’Alexis là-bas. Posey, à la bien, avec son braceley en lézard.
— Que les cieux me pardonnent, marmonna le carabin. Il me paraissait presque invraisemblable que j’eusse eu le malheur de l’ouïr conter fleurette. Diantre, ce ne fut point mon intention.
— Quoi, t’as écouté ce taré de boloss réciter sa diarrhée verbale ?
Le carabin poussa un long soupir.
— Hélas oui. Une horreur comme :
Ô ma capucine,
Vous laisseriez-vous cueillir par l’artiste virtuose
qui humera la rosée de votre pétale de fructose ?
— Aaaaaaahh ! J’en suis terrorifié !
Ce soir, il lézarde sous la fraîcheur du soleil couchant
Faisant naître vos rêves, sous la passerelle, accrochés au vent …
— ‘Tain, mais arrête !
— En vérité, que j’eusse été confus par pareille déclaration m’importait peu. Cependant, cher ami, n’eut-il pas été bien aise que nous eussions songé à signaler la conduite immorale de cette immondice ?
— Signaler à qui ?
— Eh bien … à monsieur le Curé.
— Et au Pape François, évêque de Rome, monarque temporel de l’Etat du Vatican ? Bah, t’es complètement perché, ils se foutront de ta gueule.
C’est alors qu’ils furent interrompus par un toussotement, presque inaudible. La religieuse acariâtre qui, la nuit, couchait avec sa carabine, avait tout entendu !
— Oh mandieu ! murmura-t-elle, rouge de honte. Tout le village est donc au courant … ?
Le capucin éclata de rire.
— Bah, avoue que ça déchire grave, le jeunot d’Alexis hein ?
De plus en plus mal à l’aise, la bonne sœur souffla, d’une toute petite voix :
— A commencer par mon vêtement de pudeur. Grands dieux, que dis-je …
Silence de monastère.
— … Mais de grâce, implora-t-elle, laissez le Curé et le Pape en dehors de cette histoire.
Le carabin s’éclaircit la gorge, abasourdi.
— Je ne peux le croire, Sœur Bénédictine. Vous …??
Elle baissa les yeux, mortifiée.
— Et ce pèlerin …?
Elle ne pipa mot.
Alors, le carabin leva les yeux au ciel.
— Misère. Que Dieu me pardonne. Pourquoi eut-il donc fallu que je le susse ?
Ce fut à ce moment précis que le Curé surgissait de nulle part.
— Quoi ? s’étrangla-t-il. Répétez-moi ça ?
Un abominable rictus déforma ses lèvres. Palpitant de rage, le Curé s’empara de la carabine de Sœur Bénédictine, et en pointa le canon vers le carabin.
— Répétez-moi ça ? Ainsi donc, c’était avec vous qu’il fricotait, hein ? Pendant qu’il me posait un lapin ? Dire que je l’attendais avec ma bouteille de Blanc de Blancs de Grand Cru d’Orger, et mon coffret de gourmandises sucrées-salées …
Le Curé laissa échapper un sanglot.
— Traître !
Et il fit feu.


Texte libellé pour :

1/ l’Agenda ironique de Mai chez Emilie et Camille : « En attendant le prochain pont »,

2/ le défi n°166 du lundi chez les Croqueurs de Mots :[…] Des couples de mots dont l’un n’est pas le féminin de l’autre et vice versa.

carabin – carabine 🌸  capucin – capucine 🌸  pèlerin – pèlerine 🌸  chevalier – chevalière
lézard- lézarde 🌸  passereau – passerelle 🌸  brochet – brochette 🌸   loup- loupe  🌸  canin – canine
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49 réflexions sur “En attendant le prochain pont

  1. Coucou ma Belette. Hi hi….une histoire qui m’a bien fait rire en cette soirée que je consacrai à la lecture. Hou la la…une imagination débordante mais qui ne dérape jamais. Tu sais bien manier ta plume ! Olé et le plumeau….avec finesse….je t’embrasse bien fort ma belette ♥ ♥ ♥

    • Coucou ma Lady, merci à toi, et je ne perds pas de vue que je dois absolument passer chez toi cette semaine, trouver des idées cadeaux originales pour la fête des mamans : ) Gros bisous !

      • Mais derien ma Belette
        Tu peux ven,ir chez moi car les idées cadeau fête des mères sont déjà là pour que tu sois pas en retard
        bisous
        🙂

  2. Bonjour Michelle, ah oui pas très catholique, mais il est bon de rire de tout… et la carabine ça change de la carotte au lit mes soeurs… au plaisir, jill

  3. Ah qu’il fait bon vivre au village de Pic-du-Druide ! Une histoire banale ? Hum, je n’ose savoir ce qui se vit dans les lieux quand elle n’est pas banale :D! Merci pour la lecture… jouissive !

  4. c’eut été dommage de l’arrêter ! je suis pliée …. rhôoooo ! Histoire salée à l’aide de mots coquins… N’en rajoute pas avec ceux de Brassens : pitié !
    Bravo et merci
    Bisous

  5. O my god… !
    Un récit…à ne pas mettre dans toutes les oreilles ! :-)))

    Mais c’est très très bien écrit…et drôlissime…bravo !

  6. Encore eut-il fallu que je le susse aussi car cette histoire, mazette, de bonne sœur « Qui, toutes les nuits, se glissait sous les draps avec sa carabine de chasse semi-automatique […] et qui « ne manquait jamais de l’astiquer, sa carabine, avant de mettre son ragoût de brochet sur le feu » me rappelle furieusement un texte de Brassens à propos d’un certain cierge bien astiqué aussi par Mélanie. Oh, la vilaine ! Un récit érotico-rigolo, ça nous manquait !

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