Sur le sentier du doute – épisode 5/Fin

Le solitaire

Les notes folles des kabosy jouaient comme des guitares sans cordes, tatouant le visage de la nuit, flirtant avec les flammèches des bûches. Les noctambules affluaient, le sable tiède batifolait dans les tongs, les verres cherchaient le rhum arrangé, le ciel peignait les derniers bouquets des feux d’artifice, au loin, depuis le Rainbow Liberty.
Avant de baisser les phares en feux de position, le Cherokee capta Lucie et Antonio – le Pacha – dans son faisceau de lumière. Ils s’enivraient de la moiteur de la nuit à grandes bouffées sous la lumière crue du bar.
Mathis laissa échapper un juron.Lire la suite »

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Teasing – Sur le sentier du doute, épisode 5/Fin

Ami lecteur, petite soirée teasing avant la parution du dernier épisode de notre feuilleton.

« Sur le sentier du doute » trouve enfin son dénouement dans son cinquième épisode « Le solitaire » sur fond de blues métal rock, imprégné de l’arôme d’un solitaire verre de scotch. Lire la suite »

Sur le sentier du doute – Episode 4

Le Pacha

Lucie s’attendait à faire la connaissance d’un moustachu velu barbu poilu.
Un rien revêche, mâchouillant son bout de pipe calebasse.
Erreur.
Jeune et bel homme bien de son temps, Mesdames et Messieurs, le capitaine de vaisseau dit le Pacha, au commandement du fleuron de la Marine nationale du Rainbow Liberty.
Courtois, dans son uniforme réglementaire, le Pacha accueillit Mathis et Lucie.
Mais son regard s’attarda sur cette dernière, plutôt intrigué.
— Dites-moi, si je puis me permettre, il me semble que vous ne m’êtes pas inconnue …
Le Pacha haussa un sourcil.
— Etes-vous Sarah ? Ou Lucie … ?Lire la suite »

Sur le sentier du doute – Episode 3

It’s not goodbye

— Non Lucie, vous n’irez nulle part !
Mathis franchit à grandes enjambées le seuil du living, le regard glacial.
— Excusez-moi ?
— J’ai à vous parler deux minutes.
Debout face à une maquette de bateau des temps anciens, la seule extravagance qui décorait la pièce, Lucie crut entendre son père s’apprêtant à la sermonner pour elle ne savait quel énième péché.
— Vous avez vos deux minutes, concéda Lucie.
Sans y aller par quatre chemins, Mathis fit entendre que Valentine était seulement une cliente. Mais ce discours ne fit que décupler son malaise : foutaises.
Elle serra les poings.
— Cette femme menace de se donner la mort si …
— Si quoi, Mathis ? Si vous ne feignez pas de …
— Je ne feins rien du tout ! grommela-t-il, arrachant le verre des mains de Lucie. Valentine souffre d’un déséquilibre mental. L’accord de l’un des hôpitaux psychiatriques de l’étranger qui doit valider les formalités relatives à sa prise en charge est attendu. Et ce, pour les procédures d’évacuation.
Un rire sans joie accompagna les propos railleurs.
— Je suis tenu de garder secret ces informations, et me voilà en train de vous en faire un exposé détaillé ! Bravo, Mathis.
Yann qui se tenait à l’écart, fit remarquer sa présence par un discret toussotement.
— Vous, Lucie, vous ne bougez pas d’ici.
Ce fut un ordre, bien entendu.
Mais Lucie n‘en avait cure. L’urgence concernait plutôt son évacuation à elle, loin de ce monde de fous. Pendant ce temps, le tonnerre grondait dehors.
Et les minutes subitement s’accélérèrent :
Mathis et Yann s’entretinrent en aparté.
Yann disparut derrière la porte de la façade opposée.
Mathis rejoignait la terrasse où Valentine allumait son énième cigarette.
Tout s’agitait dans une atmosphère de nervosité, comme si tout à coup, le Pape François Évêque de Rome et Monarque Temporel de l’Etat du Vatican débarquait d’une minute à l’autre. Avec sa délégation de l’unité de l’Eglise Catholique romaine.
Mais, point de Pape. A travers le grondement du tonnerre, les premières gouttes de pluie.
Le ronronnement familier des grosses cylindrées du Cherokee dont le moteur se mettait en marche.
Feux de détresse et essuie-glaces : actionnés.
Vitesse marche arrière : enclenchée.
Frein à main : désarmé.
Évacuation de Lucie : parée.
Les feux de recul percèrent le rideau de pluie lorsque Yann manœuvra le 4×4 devant la terrasse où éclata soudain une féroce scène de dispute. Valentine devenait hystérique. Comme une bête en furie, balaya d’un geste de la main les verres à pied de la table décorée qui volèrent en éclats. Ignorant la démence de ses propos, Mathis ouvrit la portière arrière, et Valentine s’engouffra dans le 4×4 qui démarra en crissant des pneus.
Mais que se passait-il ?
A son tour, Lucie marcha en hâte jusqu’aux lieux de la catastrophe, théâtre de désolation, assistant impuissante, à l’évanouissement des feux de position du Cherokee dans les brumes de l’orage. Il y avait erreur ! C’était elle qui devait être à bord, retrouver son home sweet home !
— Que diable … murmura-t-elle d’une voix éteinte.
Les morceaux de verre et de porcelaine jonchaient le sol. Les fleurs aussi avaient rejoint le champ de bataille.
Pourtant, dans un coin refoulé de son subconscient, l’envie d’envoyer valser ces fleurs du déjeuner à deux lui avait traversé l’esprit, quelques instants plus tôt. Dans sa tête, Lucie avait peut-être joué cette scène. Mais peu importait.
Elle s’accroupit et, méticuleuse, entreprit de ramasser les cristaux de verre.
Était-ce une forme de réconciliation avec elle-même ? Une micro thérapie qui venait remettre de l’ordre dans ses pensées, dont le capharnaüm sous ses yeux en était le miroir …?
Des mains fermes la saisirent soudain par les épaules.
— Venez, Lucie. Vous allez vous couper les doigts.
Elle frémit, et d’un haussement de sourcils désolé, affronta le regard taciturne.
Comme tout est compliqué avec vous, Mathis, voulut-elle lui dire.

*

Le living offrit un peu de la chaleur des derniers rayons du soleil, tandis que la pluie tambourinait, interminable, sur les toits.
Debout devant la baie vitrée, Mathis se perdait dans les brumes de ses pensées. Pluie et grisaille du paysage s’accordaient vraisemblablement avec ses états d’âme.
Quant à Lucie, elle laissa errer son regard le long de l’intrigante maquette du navire qui retint toute son attention. Cette pièce de collection semblait vouloir faire parler d’elle … Un ancien croiseur du siècle dernier ?
— La Canonnière Hollandaise, intervint soudain Mathis. En hommage à mon arrière-arrière-grand-père qui avait combattu aux côtés de la marine néerlandaise, lors du bombardement d’Anvers en 1831.
Lucie caressa par légères touches l’accastillage de l’œuvre d’art. Ainsi, Mathis la surveillait à la dérobée.
— L’histoire hélas, connut un dénouement malheureux, poursuivit Mathis, le capitaine Jei Van Speyck ayant décidé de saborder le navire. Mon arrière grand-père y avait trouvé la mort.
— J’en suis désolée.
Mathis la rassura qu’elle n’eut aucune raison de l’être : ce fut une légende dont la descendance de son aïeul en était fière. Puis il rejoignit à son tour La Canonnière Hollandaise.
— L’arrière-arrière-petit-fils ici présent, quant à lui, collectionnait les coupures de presse et documentaires portant sur les destroyers dont il était passionné.
Il émit un soupir affecté.
— Pour devenir pilote de chasse à 22 ans. Puis psychologue à 30 ans. Mais je vous ennuie avec mon autobiographie dénuée d’exploits. Je vous sers un thé chaud ?
Un sourire illuminait sa voix, et Lucie acquiesça.
— Ah, ces moments d’autrefois, se remémora-t-elle, transportée en arrière dans le temps. Ma mère me faisait découvrir ses nouvelles recettes de biscuit au four pendant les instants thé des jours de pluie.
Lucie s’étonna de sa propre confidence : elle venait d’ouvrir à Mathis une porte du monde secret de son enfance.
— Nostalgique ? renchérit Mathis. Je sais … La madeleine de Proust.
Doucement, il l’attira tout contre lui, effleura son menton, l’amenant à le regarder dans les yeux.
— Que … faites-vous …?
— Vous faire revivre vos beaux moments.
Elle s’oublia dans le gris des yeux magiques.
Lui faire revivre ses beaux moments ? Ceux de son enfance ? Ceux du Blue Yunkee ?
Son cœur s’affola. Que lui arrivait-il encore ? Lui avait-il donc jeté un sort ? La magie des yeux gris ?
Sans le réaliser, elle s’était accrochée à lui, de peur de tomber … sous le charme. Trop tard. Mathis savoura simplement ce moment.
Quelque part au fond des yeux mystérieux, il savait qu’il triomphait. Et lorsqu’il laissa promener ses doigts dans sa masse de chevelure brune qui avait gardé le parfum des frangipanes et de la bise marine, des frissons involontaires la parcouraient.
— Vous avez froid ?
Lucie demeura muette comme une tombe.
De peur de rompre la magie du moment.
Hélas, Mathis avait aussi le don de la faire redescendre de son nuage !
— Alors, je file préparer notre thé !
Il disparut derrière une des portes du living qui donnait sur une cuisine spacieuse aménagée sous les combles. Puis en revint quelques instants plus tard, chargé d’un plateau de cookies faits maison et de thé brûlant.
Lucie eut tout juste le temps de rassembler ses esprits.
Elle le laissa s’installer dans son sofa en face d’elle et lâcha la question qu’elle voulut désinvolte.
— Ainsi donc … vous pilotiez des avions de combat ?
Mathis sembla surpris de l’intérêt soudain que Lucie portait à son parcours de jeunesse.
Il croisa ses longues jambes.
— Je pilotais pour des missions de reconnaissance. Mais, demeurais en formation intensive pour les missions d’assaut.
— Formation psychologique de préparation à un certain état d’esprit particulier, j’imagine …?
— Exact. Pour opérer sans culpabiliser, le largage des projectiles explosifs …! Bombes guidées laser, missiles air-sol nucléaires, missiles d’interception, de croisière …
Mathis marqua une pause.
— J’étais donc affecté aux missions aéronavales à bord du porte-avions Le Rainbow Liberty, conclut-il.
Lucie interrompit son geste de porter à ses lèvres sa tasse de thé. Médusée.
— Quelle coïncidence ! Le Rainbow Liberty dites-vous ? Il est à quai depuis ce matin.
— Savez-vous pourquoi ?
Lucie avait entendu parler d’une soirée privée réservée aux diplomates, chefs d’états et autres VIP de la Défense et de la Fédération du Sport Automobile. Soirée Lamborghini organisée à bord du porte-avions Le Rainbow Liberty, appareillant à son bord le Lamborghini Veneno Roadster – la très classe et non moins sportive la plus chère de la planète.
— Alors, accepteriez-vous de m’accompagner à cette soirée samedi soir ?
Lucie écarquilla des yeux.
— Vous voulez dire que … nous allons peut-être nous trouver sur Le Rainbow Liberty?
— A bord duquel vous ferez, à coups sûrs, la connaissance du Pacha, et de quelques hiboux.
Mathis ne put s’empêcher de sourire.
— Ne faites pas cette tête, voyons. Le Pacha est le capitaine de vaisseau d’un porte-avions.
Et voilà. Mathis redevenait l’homme animé de passion, celui du Blue Yunkee, quelques heures plus tôt.
— Quant aux hiboux, reprit Mathis, il s’agit des chasseurs qui volent la nuit, et se posent sur le porte-avions en l’absence de feux de balises d’appontage.
Certes, Lucie se rappelait que les porte-avions en étaient volontairement dépourvus, pour des raisons de sûreté par rapport à leur position stratégique en mer.
— Et qui sait, acheva-t-il sur un clin d’œil espiègle. Avec un peu de chance, Le Taurus sous-marin d’escorte blindé assigné aux missions d’escorte du Rainbow Liberty nous révélera sans doute ses secrets … Et ce à condition qu’il organise des journées portes ouvertes, bien entendu.
— Vous plaisantez !
Ils se mirent à rire de bon cœur.
— Pour les journées portes ouvertes oui. Pour le reste, je suis on ne peut plus sérieux.
Lucie n’en croyait pas ses yeux, fascinée.
Était-elle dans un rêve ?
Après une première expérience voilier à bord du Blue Yunkee, la voici donc sollicitée à une invitation soirée découverte du Lamborghini Veneno Roadster … à bord d’un porte-avions. Et le tout, aux côtés de Mathis, l’homme dont les femmes rêvaient.
Dépassée par la tournure que prenaient les événements, Lucie s’efforça de dissimuler le tremblement de ses mains lorsqu’elle posa sa tasse sur la soucoupe. L’émotion, à coups sûrs … Mathis savourait sa victoire en silence. Une fois de plus.
Silence interrompu par l’arrivée au QG du Cherokee.
— D’accord, je veux bien vous accompagner à votre soirée, annonça Lucie – mais Mathis le savait déjà.
Un sourire en coin se dessina sur ses lèvres, accentuant davantage le charme qu’il exerçait. Sourire de satisfaction ?
Lucie jugea sage de s’abstenir de disserter sur le sujet, et préféra opter pour la fuite. Elle se leva.
— Si vous le permettez, je souhaiterais à présent regagner mon atelier. J’ai du travail.
Mathis suggéra – ou plutôt ordonna, comme toujours – que le chauffeur la reconduisît jusque chez elle (et que sa volonté soit faite !), Yann et lui ayant prévu de consacrer le reste de l’après-midi au Blue Yunkee.
Les au-revoir furent courtois.
Lucie, installée dans son 4×4 qui démarrait, vit les deux hommes s’éloigner vers la jetée, sans un regard en arrière.
Après la pluie, le beau temps.

*

Le souvenir de Mathis l’accompagnait partout, pendant le reste de la semaine.
Au milieu de ses pots de peinture, ses créations artisanales.
A bord de sa bicyclette, cheveux au vent.
A la place du marché, ce kaléidoscope de couleurs et de senteurs estivales.
Aux portes de la nuit, à l’orée des songes.
De temps à autre, Lucie se surprit à sortir son portable, attendait-elle de ses nouvelles ? Un texto à défaut d’un appel … ? Elle se voyait pianoter son nom dans la barre de recherche Google.
Qui était Mathis ?
Mais il n’était personne.
La veille du fameux samedi, Lucie courait les boutiques de vêtements chics aux côtés de Cassandra, amie et maquilleuse et fouineuse et fournisseur en calories. Chaque journée shopping avec Cassandra se soldait par leur péché mignon : glaces chocolat, sorbets pistache, ou glaces chocolat.
Elles hésitèrent. Robe habillée rouge en taffetas floqué ? Ou robe cocktail bustier en satin gris avec tulle ? – tout en sachant que la soirée épinglait son dress code, gris et rouge. Elles jetèrent leur dévolu sur la robe bustier et mirent la main sur les accessoires rouges : pochette cloutée Karl Lagerfeld, fleur pour cheveux romantico-glamour.

*

Ce soir-là, le monumental Rainbow Liberty – 98,000 tonnes d’acier flottant et 8000 membres d’équipage – accueillait à son bord, hautes personnalités, corps diplomatique, éléments de la presse, sous les couleurs du Veneno Roadster : le rouge flamboyant.
L’Ambassadeur, dans son allocution, s’exprimait avec passion pour évoquer le supercar qui, au cœur du pont d’envol, éblouissait sous les flashs et les feux des projecteurs.
— Le Roadster reprend le châssis en fibres de carbone de son prédécesseur, annonçait l’Ambassadeur. Tout comme sa boîte robotisée à 7 rapports. Cerise sur le gâteau pour les amoureux de sensations fortes : le V12 de 6,5 litres sous son capot.
Mathis, debout aux côtés de Lucie et la dominant de toute sa taille, posa tout naturellement sa main dans son dos et lui glissa à l’oreille :
— Attention, notre Roadster annonce un 0 à 100 km/h abattu en 3 secondes.
Lucie frémit à ce contact et perdit le fil du discours.
— Par ailleurs, vous êtes magnifique, complimenta Mathis. Je crois que je vais m’abstenir de vous présenter le Pacha.
Tous deux rirent doucement, puis se fondant dans l’assemblée, levèrent leurs verres pétillants, souhaitant plein succès au Lamborghini Veneno Roadster.
Fin du discours et applaudissements.
Visite guidée précédant la grande soirée en salle de réception.
Pendant que le groupe évoluait vers le joyau de la soirée, Mathis entraîna Lucie jusqu’à l’autre extrémité du pont d’envol. Les lumières du Port vinrent miroiter à la surface de l’eau. Mathis toujours détaché, lui entoura affectueusement les épaules.
— Je m’en souviens comme si c’était hier, murmura Mathis, avec émotion. Mais l’histoire se passait une quinzaine d’années plus tôt. Attaché au fond du cockpit et seul avec les commandes de vol, je me souviens que je guettais la montée d’adrénaline de l’ultime minute de catapultage. Celle où la vitesse passe de 0 à 135 nœuds en 2 secondes.
Lucie fit mine de s’indigner.
— C’est du chinois pour moi, cher Monsieur. Je note cependant votre passion pour la vitesse !
Dans les yeux gris, le reflet des lumières scintillantes.
— J’aime quand les choses vont à six cents à l’heure.
Il se pencha sur la bouche qui achevait à peine sa phrase. Y déposa un baiser. Suave et fugace, le temps d’un soupir.
Sur Le Rainbow Liberty, une mélodie langoureuse – « It’s not goodbye » signé Laura Pausini. Doucement, Mathis noua ses bras autour de la déesse de la soirée, et tous deux se laissèrent engourdir de ce moment de complicité.
— Dieu, que cette chanson me donne le blues …
Lucie s’abandonna à ces instants enchanteurs, enivrée de parfum et de notes musicales.
— Alors, vous m’emmenez découvrir ce fameux Lamborghini ?
— Avec joie. Je prends même le risque de vous présenter le Pacha et … bref, tout le monde, conclut Mathis sur un clin d’œil charmeur.

A SUIVRE

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Lire les épisodes précédents :

Episode 1 : Le mystère des yeux gris

Episode 2 : Le Blue Yunkee

Sur le sentier du doute – Episode 2

Le Blue Yunkee

Chapelle de l’aumônerie catholique de l’orphelinat.
Silence de monastère dans un halo d’apaisement et de fraîcheur.
Assise seule sur un des bancs du fond, Lucie savourait chaque parcelle de paix, chaque minute figée dans la beauté d’une quiétude hermétique. Au pied de l’autel, une dame à genoux se recueillait, coupée du reste du monde. Loin des chandeliers. Loin de l’orgue en acajou. Peut-être même loin du présent, dans une autre dimension, un voyage astral.
Lucie accueillit ce silence invitant plus à la réconciliation avec soi-même qu’à la méditation. Elle se félicita d’avoir fait le bon choix : l’orphelinat en effet, avait reçu avec joie l’ensemble des effets personnels de Sarah dont elle venait de faire don.
Elle jeta un œil à la discrète pendule en bois de chêne, lorsqu’elle entendit des pas feutrés s’approcher. Un homme venait s’asseoir à l’arrière, avec l’agilité d’un fauve à l’affût. Lucie se sentit ridiculement dans la peau d’une proie.
Oui ridicule.
Profiter une dernière fois des délices du silence.
Penser à quitter les lieux.
Mais elle sentit le souffle chaud du fauve par-dessus ses épaules.
— Bonjour, Lucie.
Son cœur se mit à battre … Mathis !
— Mère Judith m’a fait part de votre visite à l’orphelinat, reprit-il à voix basse après une courte pause.
Et alors, soupira-t-elle intérieurement, presque irritée, et sur la défensive.
— Sauf erreur, il s’agit bien de ma vie privée … me trompé-je ?
D’ailleurs, que faisait-il en ces lieux ?
— J’ai rendez-vous avec les orphelins désirant bénéficier d’un soutien psychologique, tous les mercredis, expliqua Mathis comme si, une fois de plus, il devinait le fond de ses pensées. C’est alors que j’apprends pour votre œuvre de charité.
— Oui. Je ne tiens à garder aucun effet personnel de ma sœur avec moi, trop de souvenirs d’elle.
Quelques minutes s’écoulèrent, creusant à nouveau le silence.
— Et maintenant, si vous le permettez, je dois m’en aller.
Lucie ramassa son sac.
— Avez-vous remis à l’orphelinat la cafetière en argent …?
Décidément, ce n’était pas ses oignons ! Et comment pouvait-il être au courant du contenu des lots de cartons qu’elle remettait à l’orphelinat ?
— La cafetière appartenait à ma défunte grand-mère, s’entendit-elle répondre. Je ne vois pas en quoi …
— En vérité, il serait préférable que vous ne la gardiez pas.
— Pourquoi cela ?
— Ah Lucie … vous revoilà avec vos questions …
— Monsieur Mathis …! chuchota-t-elle avec véhémence. Vous en dites toujours trop, ou pas assez !
Lucie se leva, lui fit face et croisa le regard gris glacial.
— Oui, sortons, ordonna Mathis.
Elle étouffait, sa présence exacerbait ses sens, mettait ses nerfs à vif. Leur dernière entrevue datait d’il y a deux semaines, et elle pensait ne plus avoir à le croiser sur son chemin. Hélas, le petit bonheur de paix de la chapelle fuyait loin à présent.
Dehors, l’air lourd se chargeait d’électricité, une pluie imminente s’annonçant à l’horizon. Sans mot dire, ils se retrouvèrent à marcher sans hâte le long du rivage. Comme si l’horloge du temps marquait un arrêt. Lui de sa démarche féline, façon top model Yves Saint Laurent. Et elle maudissant soudain son jean cigarette moulant, rendu coupable de révéler ses courbes féminines.
— Votre sœur Sarah souffrait de … lésions mentales, déclara Mathis sans préambule. Elle parlait à cette cafetière. Rêves prémonitoires. Troubles du comportement.
Lucie retint son souffle.
— Vous essayez de me faire croire que Sarah se serait donc donnée la mort à cause d’une … cafetière ?
— Je vous avais prévenue qu’il était inutile d’en savoir davantage sur cette histoire. J’avais demandé à Sarah, au cours de sa thérapie, de se débarrasser de cette pièce, à maintes reprises. Mais en vain.
— Vous auriez mieux fait de ne jamais m’en parler.
— Ah ?
Il cessa de marcher, et leva un sourcil, narquois.
— A présent, c’est donc moi qui insistais pour vous parler du cas de votre sœur. Glorieux !
— Sachez que j’étais bien, dans ma chapelle, il y a quelques instants ! Pourquoi fallut-il que vous soyez intervenu ?
Les yeux gris virèrent au gris profond de la tempête qui s’apprêtait à éclater.
— Ecoutez Lucie. Vous ne grandirez jamais.
— Pardon ? s’indigna-t-elle, des éclairs dans les yeux. Mais enfin, pour qui vous prenez-vous ?
— Acceptez la réalité. Faites le deuil du passé.
Mathis ignora la dernière salve. Leva la tête vers les nuages chargés d’orage dont l’odeur humide se dissolvait dans celle du fuel des paquebots du port.
Compter jusqu’à dix.
Avaler une grande goulée d’air marin.
Recompter jusqu’à dix.
— Dites-moi, Lucie. Aimez-vous le voilier ?
— Pardon ?
— Disons que j’ai l’intention de mouiller à l’Île aux Reptiles, demain matin. Un vent d’Est de +24 nœuds va souffler sur le plan d’eau. Sans doute aimeriez-vous faire partie de l’aventure ?
Coupez ! C’était quoi cette séquence de voilier et de nœuds ? Un peu de sérieux, Mathis !
Hébété, Lucie secoua ses bouclettes afros, la bouche dessinant un O muet. Elle croisa le regard indéchiffrable et presque énigmatique. Elle y vit le reflet de l’océan. Avec la peur de s’y noyer.
— Le voilier est ma passion, poursuivit-il sans la quitter des yeux. En vérité, ayant l’intention de m’offrir un Cruiser 51, je suis présentement en phase test sur celui de mon ami Yann. Et rassurez-vous : nous ne serons donc pas seuls.
Lucie détourna la tête. Troublée. Prise au dépourvue.
Ce Mathis, elle ferait mieux de ne plus jamais le revoir. Il avait le don de mettre ses émotions fragilisées sens dessus dessous, à quel jeu jouait-il ? Et quelle coïncidence, pour l’Île aux Reptiles, la destination sur laquelle elle avait jeté son dévolu pour sa prochaine escapade.
— Mon chauffeur sera chez vous à 6 heures demain matin, pendant que Yann et moi nous mettrons aux opérations de lever l’ancre. Et bien entendu, soyez sans crainte, notre excursion ne prendra que la matinée : nous serons de retour avant midi.
Elle n’avait pas marqué son consentement !
Mais le commandant de bord avait parlé. Point de discussion, il était aux manettes. Ou plutôt à la barre.
Alors, l’envoyer dans les roses.
Pourtant, il était trop tard.
Elle rêvait déjà de l’île aux reptiles. Des lézards sous les cailloux. Des iguanes à l’ombre des feuillages. De la bise marine dans ses cheveux. Du soleil sur sa peau.
Mais … était-ce seulement les reptiles qui lui faisaient ressentir cette joie naissante, presque excitante, qui venait prendre possession de son être ?
Après tout, elle ne voulut y accorder aucune importance …
Tout ce qu’elle sut, c’est qu’elle n’avait pas envie de dire non.
— Ceci dit, réveil à 5 heures recommandé ! lança Mathis.
Lucie haussa les épaules, amusée.
En fait, peu importait l’heure à laquelle elle réglerait son réveil, se dit-elle. Mathis serait là à l’attendre, de toutes les façons, elle en mettait sa main au feu.
— Je vous dépose à votre atelier ?
La chevauchée sur son nuage rose tirait à sa fin.
— Non merci, soupira-t-elle, furieuse contre elle-même pour elle ne savait quelle raison d’ailleurs. Je vais marcher encore.
— Il va se mettre à pleuvoir bientôt … !
— Mais la pluie ne me fait pas peur, Monsieur Mathis.
— Alors, comptez sur moi pour vous servir du grog et des mouchoirs en papier à bord, demain !
Cela n’avait rien d’une menace.
Et si c’en était une, elle était d’une douceur étrange.
Sur ce, le téléphone. Sauvé !
Elle fouilla dans son sac, décrocha et fit un signe de la main en guise d’au revoir.

*

Lucie se rendit à l’évidence.
Toutes ses pensées allaient vers Mathis.
Son cœur battait la chamade :
Un : à l’idée de le revoir ;
Deux : lorsqu’il l’accueillit à l’autre extrémité de la jetée, dans son look fraîcheur sport décontracté style Sean O’Pry en pleine campagne Hugo Boss ;
Trois : lorsqu’il lui fit faire le tour du magnifique Bavaria Cruiser 51 avec l’équipage (Yann et Mathis lui-même) ;
Quatre : lorsqu’il lui servit un apéritif – du Vermouth saupoudré d’une pincée de charme à faire craquer une déesse.
Quant à Lucie, elle reconnut avec effroi les symptômes d’un sentiment qu’elle croyait n’exister que dans les contes à l’eau de rose.
— Hep Mathis ! interpela Yann. Pas trop mal, on a 20 nœuds de vent !
— Alors, on hisse la grand-voile, et on envoie un bout de génois !
Mathis s’était excusé à l’avance. Il accomplissait pendant un court moment son rôle de barreur à l’arrière du Cruiser, maniait – outre la barre – les équipements de navigation, accédait aux passavants sur ordre de Yann, le commandant de bord attitré du jour.
Mathis proclamait depuis son poste :
— Direction Sud Sud Est 15° 12.435’S – 37° 15.295’E.
Ciel dégagé. Paisible traversée. Du bleu à perte de vue, Le Blue Yunkee projeté dans sa trajectoire.
Lucie qui se laissa surprendre par le spectacle depuis le pont sentit soudain la présence de Mathis à ses côtés, tous ses radars en alerte.
— Magnifique prototype, reconnut-il, un rien malicieux.
Il porta à son tour son verre à ses lèvres.
Laissait-il sous-entendre le Cruiser 51, ou … sa passagère invitée du jour ?
— Dieux ! Je suis sous le charme.
— En quoi l’aimez-vous ?
— Tout. La motorisation, un Volvo Penta D2-75. Et puis, toujours avec son confort et ses qualités sous voiles parfaits. Ses nouveaux standards. Double safran, plate forme de bain avec teck, douchette de cockpit, assises de cockpit en teck, feux de navigation et lumières sur le pont, tout … D’un romantisme que vous auriez été loin d’imaginer.
Lucie eut un petit rire.
— Je vous vois organiser une soirée où le champagne coulerait à flots.
— Une soirée romantique. A deux, peut-être un dîner aux chandelles.
Lucie crut un instant voir pétiller les prunelles grises, qu’il s’empressa de cacher sous ses lunettes de soleil.
— Mais il faudra d’abord que je l’achète ! Et figurez-vous que mon ami Yann n’est pas allé mollo avec le prix … !
Ils restèrent ainsi un long moment, face à la mer, laissant la bise marine caresser leur peau.
— Hey Mathis ! lança Yann du cockpit, à la suite d’un bref contact radio. Shiva a bien accosté à l’île Sainte-Marie, mais avec un vent modéré … et donc quasi au moteur !
— Tiens tiens … Le mouillage par excellence !
Il y avait du rire et de la bonne humeur dans les échanges, pas seulement sur Le Blue Yunkee, remarqua Lucie, mais aussi entre les équipages des catamarans du secteur. Un nouveau Mathis, bien dans son élément, semblait se découvrir au fil de la traversée. Loin du taciturne homme froid d’Ambodiatafana Beach.
Les questions qui persécutaient Lucie s’envolèrent. Responsable du suicide de Sarah ? Liaison avec sa sœur ? Peu importait. Sarah aurait donc été plus obsédée par sa cafetière que par Mathis.
— Pour des envies d’aquarium et de fond marin, sachez que notre glass bottom est à votre disposition, Altesse.
— Certes. On risque aussi de tomber sur les dragons de mer, par ici …
— Les dragons de mer, les hippocampes ? Ah, et aussi de drôles et de non moins vilains animaux aquatiques !
Ils élurent domicile sur le pont, où les rires avaient des ailes, voletant à bord dans une ambiance d’évasion. Lucie offrit son visage au vent marin vivifiant. Aurait-elle trop bu ? Puis doucement, les yeux gris plongèrent au fond des yeux noisette. Comme pour les posséder. Descendirent vers les lèvres pulpeuses, tandis que ses doigts, d’une certaine sensualité, lentement effleurèrent sa joue.
A cet instant, Lucie perdit tout contact avec la réalité.
Il n’y avait plus que Mathis et elle.
Plus de ciel bleu. Elle frémit lorsqu’un baiser vint se poser sur ses lèvres hésitantes, sans se presser – signé Mathis, avec l’inspiration du poète, le point d’orgue du musicien. Lucie se perdait dans un kaléidoscope des sens qui la terrassaient.
Mais Mathis se détacha d’elle, sourire dans le regard, tâtant le fond de sa poche.
— Veuillez m’excuser, murmura-t-il. Allô ?
— Mathis ! J’ai essayé de te joindre au moins une dizaine de fois depuis hier mais …
Ce fut une voix de femme.
Entracte.
Que s’était-il passé sur ce pont au juste ? Un baiser ? Un rêve ? Ou un accident ?
Lucie en fut bouleversée.
Quelques gorgées de Cinzano plus tard, elle entendit Mathis mettre fin à l’entretien téléphonique. L’air assombri, il prit une profonde inspiration. Allait-il annoncer que Le Blue Yunkee sombrait …? Comme ses illusions, peut-être …?
— Lucie, vous me voyez navré pour …
Pour ce qui venait d’arriver ? Lucie s’efforça de demeurer de marbre.
— … pour l’Île aux Reptiles, acheva Mathis. Nous ne pourrons pas y jeter l’ancre comme prévu. Car contraints de faire demi-tour en urgence.
Affalez le voile ! Lancez le moteur ! Barre à tribord !
Le barreur reprit son poste et Lucie ses esprits.
Y avait-il le feu ?
Pourquoi cette précipitation, ce revirement d’attitude à 180 degrés ?
— Breaking news, fit Yann en rejoignant Lucie sur le pont. L’Azteca vient de mouiller à Rodrigues. Nous allons amarrer à la baie d’Ambodiatafana, chez Mathis.
— Rien de grave chez lui…?
— Il y a eu un appel … Il y aurait urgence. Ah, les bonnes femmes !
Mais Yann blêmit, regrettant sa maladresse. Il se confondit en excuses, entraîna Lucie à la cuisine où il jeta des tomates pêle-mêle dans l’évier double bac, pour se rattraper de sa boulette.
De sa grosse, vraiment grosse boulette.

*

Le Blue Yunkee avait donc amarré à la baie d’Ambodiatafana. Lucie et l’équipage regagnaient la terre ferme.
Elle reconnut la terrasse en bambou, le coin cuisine en pierres sèches, et au loin le 4×4 Cherokee garé à proximité d’un hors-bord en voie de dégradation. Rien n’avait changé, à la différence que ce jour-ci, une gracieuse jeune femme adossée à l’une des poutres en palissandre venait écraser sa cigarette sous ses bottes. Ce n’était pas Créolia.
— Aha, je vois qu’on fait du catamaran sans ses amis ! susurra la belle sur un ton faussement indigné.
Mathis, coulissant la façade vitrée, invita Lucie et Yann à s’installer au living pendant qu’il se mit en devoir d’admonester la séduisante invitée surprise qui dégaina une nouvelle cigarette et un briquet. Elle s’appelait donc Valentine (mais pourquoi pas Antoinette ou Blandine comme tout le monde ?).
— Tu recommences donc à fumer ? Range ça tout de suite.
— Oh, mais quel accueil mon amour ! Toi, tu n’as pas l’air heureux de me revoir. J’imagine que tu as bien mouillé ?
Se trémoussant contre Mathis, Valentine posa ses mains manucurées sur son torse, tandis qu’il emprisonna ses poignets, tentant de la détacher de lui.
— Ecoute Val, tu m’as parlé d’une chose grave au téléphone. Au point que mon programme de ma journée est tombé à l’eau !
Elle gloussa.
— C’est le cas de le dire, chéri. J’ignorais que tu faisais une promenade en mer. Je voulais te faire la surprise.
Elle désigna la table de la terrasse, dressée avec goût.
Tadam !
Couverts pour deux.
Verres à pied en cristal.
Discret bouquet floral assorti à un magnifique chemin de table artisanal.
— Val ! gronda Mathis. Tu me fais annuler mon programme de la matinée pour un déjeuner ?
Oubliée dans son coin, dans ce monde hostile qui n’était pas le sien, Lucie fulminait, au bord des larmes. La honte. L’humiliation.
Donc, Mathis s’était cordialement moqué d’elle.
Un infâme Don Juan de première, voilà bien ce qu’il était ! Elle aurait dû s’en tenir à son instinct, n’écouter que la voix de la raison, se fier à son sixième sens qui l’avait pourtant mise en garde contre ce séducteur dès le début de leur rencontre.
Lucie sentit venir un haut-le-cœur inévitable.
Voulut prendre ses jambes à son cou.
Ne supportait plus de rester une minute de plus en ces lieux.
Elle se leva.
— S’il vous plaît, murmura-t-elle à Yann qui lui servit un gin tonic. Je souhaiterais m’en aller d’ici, maintenant.

A SUIVRE

Sur le sentier du doute – Episode 1

Le mystère des yeux gris

Lucie tira les rideaux des fenêtres, rangea pots de pinceaux et boîtes de couleurs dans son tiroir. Elle n’avait toujours pas le cœur à peindre les coquillages qui avaient rendez-vous avec sa créativité. Sa sœur Sarah venait de mettre fin à sa vie quelques semaines plus tôt. Depuis, le voile de mystère évanescent s’enroulait autour de ses nuits troubles. Dans moins d’une heure pourtant, elle rencontrerait un homme qu’elle ne connaissait pas : Mathis, dernier numéro d’appel émis et enregistré sur le téléphone de sa sœur, deux jours avant sa mort. Qui était-il, et quelle était la nature de ses relations avec Sarah ?
A l’instant précis justement, la sonnerie du téléphone.
— Allô ?
Au fond de la voix suave s’attardait un ton presque froid.
— Bonjour Lucie. Nous avons rendez-vous pour un déjeuner au Bateau Ivre.
— Bonjour. Oui en effet …
— Avez-vous remarqué le temps qu’il fait ?
— Oui, répondit-elle avec une pointe d’énervement, mais je ne vois pas le rapport avec votre appel et notre rendez-vous.
— Je préférerais vous rencontrer à une terrasse d’Ambodiatafana.
— A l’autre bout de la ville ? Mais … Je me déplace à vélo !
— Mon chauffeur est garé peu avant l’entrée au Bateau Ivre. En face de votre atelier, est-ce bien cela ?
Lucie écarta les rideaux.
Sur la chaussée, un imposant 4×4 Cherokee blanc scintillant comme un sou neuf.
— Il vous attend.
Le ton flamboyait d’autorité, ce qu’elle détesta cordialement.
Bien sûr, il pleuvait depuis quelques heures, mais le soleil serait vite de retour – caprices météo bien connus de cette ville de l’Est.
Mais pourquoi Ambodiatafana  pour le lieu du rendez-vous ? A une vingtaine de kilomètres de la ville, le temps serait le même, de toute évidence : journée arrosée.
Lucie n’eut pas son mot à dire. Les décisions excentriques de son interlocuteur la lassaient perplexe. Mais il avait enfin accepté de la recevoir suite à ses sollicitations – qui, par ailleurs, auraient pu relever du harcèlement.
Lucie avait en horreur les improvisations précipitées.
Détestait braver l’inconnu, tête baissée.
Et surtout, redoutait ce que lui révélerait son entretien avec cet homme.
Et quoi encore ? Plus le temps de ruminer des questions sans réponses ; déjà, la clef tourna dans la serrure de la porte, et ses pas déterminés la menèrent en direction du Cherokee.
Salutations du chauffeur, petite révérence de politesse, fermeture des portes. Elle se retrouva tout à coup prisonnière de l’engin qui, quelques carrefours plus tard, glissait sans bruit sur l’asphalte humide bordée de verdure.
— Excusez-moi, interrompit Lucie. Puis-je savoir où nous nous rendons ?
—Monsieur vous accueille à son cottage d’Ambodiatafana Beach, répondit le chauffeur à travers un regard furtif dans le rétroviseur.
De mieux en mieux. Un Cherokee neuf. Un chauffeur. Un cottage en bord de mer … A en juger l’arsenal déployé, l’homme roulait donc sur l’or.
— Il semblerait que Monsieur soit récemment installé sur l’île … ? hasarda-t-elle.
— En novembre.
Pause.
Depuis les fêtes de Noël justement, sa sœur Sarah commençait à se comporter de façon étrange. Absente. Peur de prendre des décisions. Perdue à travers  une errance sans escale, espérant, incertaine, la voix d’une promesse.
Et alors ?
— Et alors …
Une boule dans la gorge. Lucie déglutit. Puis, s’entendit articuler :
— Vous connaissez peut-être mademoiselle Sarah ?
— Bien sûr que oui, une des clientes de Monsieur, qui est psychologue. Votre réplique, d’ailleurs. Afro, élancée, peau noire satinée, grands et beaux yeux mais surtout d’une maigreur effrayante …!
— Merci. Elle était ma sœur.
Nous étions, à l’époque, les « brindilles » se rappela-t-elle, indifférente aux indélicatesses du chauffeur. Ainsi, Sarah voyait un psy. Mais pourquoi diable lui avait-elle caché l’existence de cet homme ? Elle avait donc bel et bien des soucis, dont elle s’abstenait de lui parler.

*

Une cour clôturée d’acacias accueillit le Cherokee. La pluie cessa d’arroser forêt, végétation, cases traditionnelles et bitume, et le soleil se défoulait sur le petit village de brousse d’Ambodiatafana. Lucie se dirigea vers l’habitation en bois de palissandre, tournée vers le bleu de la mer, épargnée de la blessure du temps.
Sur la terrasse, un salon en bambou, une chaise longue et un livre ouvert. Quelque part, enveloppant les lieux, l’odeur de la bise marine mêlée à celle des fruits de mer grillés. Et perdu dans le décor, un homme aux cheveux dans le vent, mains dans les poches, scrutant les écumes qui éclaboussaient le ciel.
— Entrez je vous prie, fit-il sans se retourner.
Elle tressaillit, hésitante.
— Merci d’accepter de me rencontrer …
Mais lorsqu’il lui fit face, Lucie fut frappée de stupeur.
Une beauté à la fois hautaine, mature, et presque froide se détachait de l’atmosphère somnolente. Elle comprenait maintenant. De cet homme émanait un charme certain doublé d’un charisme mesuré. La sève de la vie n’attendrait pas ses doigts pour s’écrire, dirait-elle.
— Mathis, énonça-t-il dans une poignée de main ferme.
Lucie baissa les yeux, trahissant presque le trouble naissant qu’elle se surprit à ressentir.
—  Je voulais vous rencontrer car …
—  Je sais, coupa-t-il. Je suis la dernière personne qui …
Ils s’abstinrent de tout commentaire, pendant un long moment, et Mathis fit un geste de la main, l’invitant à prendre place au salon en bambou. A son grand soulagement, ils n’étaient pas seuls. De ses doigts de fée, une ravissante îlienne en paréo à fleurs disposait les écrevisses à frire dans une calebasse, derrière un coin cuisine fait de pierres sèches. Le soleil et ses poussières dorées poudroyaient dans ses prunelles, ses créoles et ses bracelets.
Mathis prit place dans le fauteuil, croisant ses longues jambes.
— Je vous aurais facilement pris pour votre sœur … avoua-t-il.
— Et … je vous rappelle de beaux souvenirs ?
Lucie se mordit la lèvre. Que venait-elle de dire ? Avait-elle déjà soupçonné ce que son esprit se refusait à croire ? Le charme de l’homme sur la proie fragile qu’était sa sœur … Et une déclaration d’amour sans retour, dans un flot de passion destructrice … Le tout à l’origine de l’irréparable.
Sur le visage de Mathis pourtant, aucun sourire. Un regard gris et condescendant, les mâchoires serrées.
Lucie se sentit soudain perdue. Prendre la tangente ?
— Désolée, monsieur Mathis.
— Oubliez.
— Vous comprenez, on ne cohabite pas facilement avec des ombres naissant de la perte d’un être cher.
— Je vous sers à boire ? Un cocktail maison ?
La beauté en paréo à fleurs – amie, barmaid et excellente cuisinière, expliqua Mathis – arrivait avec un plateau de rafraîchissements, cocktail de rhum vanillé pastèque menthe ananas. Elle s’appelait Créolia – et portait bien son nom, se dit Lucie, presque admirative.
Mais Lucie avait plutôt soif d’en savoir davantage sur les relations de Sarah avec cet homme qui, au fur et à mesure que s’égrenaient les minutes, la faisait frissonner de curiosité.
— Votre sœur était ma cliente, fit Mathis comme s’il devinait le fond de ses pensées. Sans plus.
— Elle avait souvent rendez-vous … à votre cabinet ?
— Souvent oui, mais je reçois mes clients ici même, étant fraîchement installé. Peu avant Noël, en fait.
— Elle … avait de graves problèmes ?
— Ce qui m’étonne, c’est qu’elle ne vous ait jamais rien confié de sa vie.
— Nous n’étions pas si proches.
Lucie s’humecta les lèvres. Ramena derrière l’oreille une mèche rebelle de ses cheveux afros qui auréolaient un doux visage dont les traits semblaient figés par un manifeste tourment intérieur.
— Et … Quel genre de problèmes la rongeaient, au point de … ?
Mathis soupira.
— Je suis lié par le secret professionnel, mademoiselle Lucie.
— Elle n’est plus. Je suis sa sœur.
— Et alors ?
— Vous savez bien, monsieur Mathis, que je souhaitais vous rencontrer dans l’espoir d’élucider le mystère l’ayant amenée au fatal passage à l’acte.
— Acceptez donc la réalité. Vouloir à tout prix découvrir ce que votre sœur gardait secret serait un manque de respect envers elle. Après tout, si vous me croyez responsable de sa mort, ou impliqué d’une façon ou d’une autre, pourquoi ne pas avoir ouvert une enquête auprès des autorités compétentes ?
Lucie posa son verre sur la table presque si brutalement qu’elle faillit en éclabousser le contenu.
–  Comment osez-vous ? Je n’ai rien dit de tel !
— Le souvenir de votre sœur vous est douloureux, je le comprends. Écumer son passé ne vous la fera pas revenir. Alors, laissons son âme reposer en paix. Pour votre bien, il est temps de tourner la page.
— Comment voulez-vous que je tourne la page aussi sereinement, monsieur Mathis ! Une vie tourmentée de chagrin et sans doute de désespoir, s’est tragiquement éteinte à cause d’un fait qui lui a été insupportable …!
Au loin, le murmure du vent déshabillait les cris heureux des pêcheurs.
— C’était sa vie, je vous le répète.
Exaspération. Soupir de lassitude.
— Ou alors vous souhaitez absolument entendre de ma bouche une vérité qui ne vous apportera rien ? J’en doute. Pire, une vérité qui vous laissera un souvenir peu flatteur de votre sœur … ? Là aussi, j’en doute. En vérité, Lucie, vous voulez imputer à un tiers un fait qui échappe à votre contrôle. C’est-à-dire moi, parce que mon nom a eu le malheur de figurer en dernier sur la liste d’appel de Sarah. Ai-je raison ?
Prononcé pour la première fois de la bouche de Mathis, ce prénom résonnait comme une caresse. Évoqué avec tendresse.
Alors, son cœur se serra. Les mots s’affolèrent au seuil de ses lèvres, à brûle pourpoint.
— Elle était amoureuse de vous … n’est-ce pas ?
L’accusation fusa, exacerbée, telle la pointe empoisonnée de la flèche de la jalousie.
De la jalousie ? Nom de nom, mais où allait-elle chercher ça ?
— Taisez-vous. Je n’ai pas accepté de vous rencontrer pour vous écouter déblatérer et déverser sur moi votre colère et vos doutes. Et peut-être même votre mépris. Mademoiselle, sachez que je perds mon temps : notre entretien est terminé. Veuillez excuser mon retrait, mon chauffeur vous déposera à votre atelier.
Non, qu’avait-elle encore dit ?
— Mais alors, bien cher Mathis, auriez-vous l’obligeance de m’expliquer pourquoi avoir accepté de me rencontrer, si ce n’est que pour m’offrir un cocktail arrangé à votre cottage en bord de mer, escortée de votre chauffeur et tout l’enchilada ?
Un regard meurtrier accueillit ses propos.
— Peut-être parce qu’inconsciemment, je voulais voir de mes yeux la sœur sans cœur qui n’a pas su comprendre un être fragile, sensible … et perdu dans le brouillard de son existence.
Écarlate, Lucie le vit se lever tandis que la belle Créolia fit irruption avec cette fois un plateau de fruits de mer. Celle-ci interrogea Mathis du regard, hésitante.
— Tu peux servir Mademoiselle. Je déjeunerai plus tard. Des coups de fil à passer.
— Non merci, renchérit Lucie, se levant à son tour. Je lève l’ancre. Et … Je suis désolée.
— Eh bien, cela fait la deuxième fois que vous l’êtes, depuis le début de notre entretien … !
Confuse et mortifiée, Lucie traversa la terrasse en hâte, les joues en feu.
Comme si elle venait de voir le diable en enfer.

A SUIVRE